Daniel Barenboim, le pianiste et chef d'orchestre bien connu, a déjà eu l'occasion de s'expliquer sur son engagement politique, sur la musique de Wagner, sur Israël et la Palestine dans de nombreuses interviews. Il avait également publié un livre Parallèles et Paradoxes avec l'intellectuel palestinien Edward Saïd qui fut avec Barenboim l'inspirateur du projet du West-Eastern Divan Orchestra, à savoir un orchestre symphonique de jeunes qui regroupe des Israéliens, des Palestiniens, des Syriens, des Libanais et d'autres nationalités, et qui cherche à susciter une meilleure compréhension mutuelle des peuples du Proche-Orient. Du reste nous avons déjà parlé de ce orchestre dans le journal de Papageno.

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Ce nouveau livre, La musique éveille le temps, publié en 2008, est l'occasion de regarder en arrière, de faire le point sur 10 ans avec le West-Eastern Divan et sur 60 ans de carrière comme musicien. Barenboim y développe une philosophie qui cherche et trouve dans la pratique de la musique une sagesse s'appliquant à la vie des individus comme à celle des nations. De même que la polyphonie permet à chaque voix musicale de s'exprimer en écoutant les autres voix, de même une solution de paix entre Israéliens et Palestiniens ne pourra être basée que sur l'écoute et le respect mutuel.  "La musique n'est pas une alternative mais plutôt un modèle", écrit-il. "La diversité du groupe est propice à la coexistence pacifique de diverses identités nationales, et, au-delà, permet à chacun de se libérer des idées préconçues sur l'autre". Et encore: "Lorsque les Palestiniens et d'autres Arabes se joignent à des Israéliens pour faire de la musique, le principal élément qui manque dans la vie politique de la région, à savoir l'égalité, est déjà une donnée".

L'orchestre symphonique comme modèle de société ? Les initiatives comme El Sistema de Gustavo Dudamel au Venezuela, ou plus proche de chez nous, le réseau Orchestres à l'école montrent que la musique peut jouer un grand rôle dans l'éducation et la socialisation des jeunes des quartiers défavorisés, et dans la prévention de la violence. Il y a une sorte de magie de la musique qui agit de manière étonnamment efficace. D'autres événements culturels ou sportifs peuvent jouer un rôle social comparable, mais il y a dans le sport une notion d'affrontement et de polarisation du public (songez à un match de foot Paris - Marseille) alors que la musique rassemble. Ainsi, créer des compétitions sportives avec des Israéliens et des Palestiniens contribuerait certainement à une meilleure entente mutuelle et à la paix dans cette région du monde, mais les supporters resteront attachés à la défense de leur nation. Regrouper des personnes des deux nationalités autour d'un projet artistique est un geste plus fort, qui va beaucoup plus loin. Comme le remarque très justement Barenboim, la musique engage en nous toutes les dimensions de l'être: affectives, intellectuelles, et morales.

"On a souvent admiré mes initiatives, en faisant allusion à une certaine naïveté de ma part. Mais je me demande s'il n'est pas encore plus naïf de compter sur une solution militaire qui n'a pas fonctionné depuis soixante ans". Admiré par beaucoup, Barenboim a été également critiqué de manière violente par l'extrême droit israélienne: on l'a traité de fasciste, d'antisémite, etc. Certains ont même voulu lui retirer la nationalité israélienne en 2008, au moment où il a accepté le titre de citoyen palestinien honoraire décerné par l'Autorité Palestinienne.

Naïf, Barenboim ne l'est certainement pas: c'est plutôt sa lucidité qui me frappe à chaque page de ce livre. A propos de la musique de Wagner, il reconnaît sans détour l'antisémitisme déclaré de Wagner, et l'utilisation outrancière que les nazis ont fait de sa musique. Mais il poursuit l'argumentation: les nazis ont cherché à récupérer d'autres chefs-d'œuvre du patrimoine allemand comme la 9e symphonie de Beethoven: faut-il pour autant rayer du catalogue toute la musique qui a été jouée entre 1933 et 1945 en Allemagne ? Qu'on l'aime ou pas, Wagner est tout de même un musicien capital dans l'histoire de la musique occidentale, un de ceux qui a obligé les autres à se positionner pour ou contre, sans laisser personne indifférent. Par ailleurs, continue Barenboim, si on doit respecter la sensibilité de ceux qui associent la musique de Wagner au nazisme et refusent d'écouter sa musique, on peut également respecter le choix de ceux qui ne font pas une telle association. Et un tel choix doit être fait par les individus, et non par le groupe. Autrement dit le refus de la musique de Wagner, s'il est légitime dans certains cas, ne peut être imposé par une tabou à l'échelle de la nation toute entière.

Après un concert du West-Eastern Divan Orchestra à Ramallah en 2005, c'est toujours avec une grande lucidité que Barenboim analyse les réactions du public: ceux qui approuvent et comprennent le projet, et ceux qui jugent indécent de dépenser de l'énergie à des choses aussi futiles que la musique alors que des injustices et des violences si graves sont commises quotidiennement. Le musicien a fait son choix et l'assume, mais il reconnaît et même écoute attentivement l'opinion de ceux qui le critiquent.

Daniel Barenboim évoque également dans son livre sa passion pour la musique, compare la forme sonate et la fugue, évoque le rôle de Bach, Mozart, Spinoza ou Boulez dans sa vie. Pour être franc, cette partie théorique n'est pas ce qui m'a le plus passionné: ce qu'il écrit est souvent juste mais rarement original ou très profond. De même les parallèles qu'il dresse entre formes musicales et structures politiques ont leurs limites. Barenboim est un musicien, et non un intellectuel comme l'était son ami Edward Saïd (dont nous recommandons de manière urgente la lecture de Orientalism ou Culture and Imperalism à ceux de nos lecteurs qui ne le connaîtraient pas). Son livre est intéressant et même passionnant en tant que témoignage d'une vie d'artiste engagé et exemplaire, davantage que pour son contenu théorique. On y trouve certains documents comme le discours historique qu'il a prononcé en 2004 à la Knesset lorsqu'on lui a attribué le prix Wolf. Dans ce discours il cite la déclaration d'indépendance: "Une complète égalité de droits sociaux et politiques, sans distinction de croyance, de race ou de sexe [...] Nous tendons la main de l'amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples". Il pose ensuite la question aux députés israéliens; "pouvons-nous, malgré tout ce que nous avons accompli, ignorer le fossé intolérable entre ce que nous promettait la déclaration d'indépendance et ce qui a été réalisé, le fossé entre l'idée et les réalités d'Israël ?  [...] L'indépendance de l'un au dépens des droits fondamentaux de l'autre a-t-elle un sens ?"

L'espoir est tout aussi nécessaire à l'homme que le pain qu'il mange ou l'air qu'il respire. C'est pourquoi, alors que la situation du conflit Israëlo-Palestinien sur le terrain paraît aussi inextricable et insoluble que jamais, il nous faut d'autres Barenboim. D'autres prophètes pour nous rappeler que la paix n'est pas seulement un concept abstrait à l'usage des doux rêveurs idéalistes, mais un processus, un travail comparable aux efforts des musiciens pour atteindre la perfection, et que ce travail a déjà commencé.