Entendu hier matin sur les ondes de Radio France, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l'éducation nationale. Lequel présente apparemment tous les symptômes de la classiquite aigüe. Notamment celui-ci (désolé pour l'auto-citation): toute évocation de la musique contemporaine déclenche une phrase où figure les mots "Boulez" et "caca". Et ça n'a pas loupé, on s'est retrouvé en pleine caricature du stéréotype: l'ex-ministre a mentionné Le Marteau sans Maître jugé ennuyeux et implicitement moche car il affirme d'emblée une conviction: la musique ça doit être beau. Propos illustré par le très délicat Après un rêve de Gabriel Fauré joué au violoncelle par Micha Maïsky.

Il n'y a pas de mal à se faire du bien. Personnellement j'aime beaucoup la musique de Fauré, dont mon professeur Michel Merlet disait souvent qu'il est le meilleur professeur d'harmonie qui soit, avec Frédéric Chopin. Il est vrai qu'on apprend beaucoup plus en décortiquant les pièces pour piano de Fauré ou Chopin et en essayant d'imiter leur style qu'en harmonisant les ignobles mélodies et basses obligées de Challan et autres horreurs pratiquées dans les classes d'harmonie. La musique de chambre, les mélodies de Fauré comportent de véritables bijoux.

Cela étant posé, qu'est-ce que beau veut dire exactement, rapporté à la musique ? Si beau est synonyme de tonal, nous sommes devant une vision particulièrement étroite et surtout passéiste de la musique. En effet, je l'ai déjà expliqué dans ce journal, la musique tonale ayant perdu son caractère universel et obligatoire, elle n'existe plus, elle est bel et bien morte. Et cela bien que de très nombreuses compositions contemporaines utilisent des éléments de musique tonale (elles sont largement majoritaires en nombre par rapport aux compositions atonales). C'est notre oreille collective qui a changé, un point c'est tout.

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Ensuite, est-ce que la musique se doit d'être belle, et uniquement belle ? Est-ce que nous musiciens devons nous restreindre à ce qui est harmonique, doux, mélodieux, euphonique voire gentiment soporifique ? La musique a cette fonction bien sûr mais est-ce la seule ? Ne peut-elle pas exciter et provoquer comme elle sait apaiser ? Le fracas, la fureur et la violence qu'on trouve dans les autres arts (peinture, cinéma, théâtre) doivent-ils en être exclus ? Ne saurait-il y avoir d'équivalent musical du Cri d'Edvard Munch, des nus obscènes d'Egon Schiele ou encore des évêques hurleurs de Françis Bacon ? Lorsqu'on place un néophyte devant ces toiles, l'épithète 'beau' n'est pas celui qui vient spontanément. Néanmoins, nul et pas même Luc Ferry ne songerait à nier que ces toiles ont une valeur artistique et émotionnelle, qu'elles ont des choses importantes et même essentielles à nous dire. Et ce philosophe de formation devrait le savoir: moi même qui ne suis pas un crack en philo, si je ressort mon Gourinat, dans les toutes premières pages du chapitre consacré à l'art, on trouve ce constat: l'art ne saurait être défini seulement par la recherche du beau. Un grand nombre d'oeuvres contemporaines montrent même une prédilection pour l'horrible et le laid.  La musique d'aujourd'hui ne comporte pas que des berceuses en style tonal, et alors ? Sommes-nous encore des enfants incapables de faire face à la violence stylisée et magnifiée dans l'art ?

L'exemple du Marteau sans Maître est particulièrement mal choisi. C'est une musique intimiste et délicate, dont les couleurs sonores sont assez debussystes au fond. Elle n'utilise que des instruments doux et délicats (alto, guitare, flûte, xylorimba). Elle est en parfaite adéquation avec le texte de René Char qui est une petite merveille lui aussi. Simplement c'est une musique faite de points et non de lignes mélodiques ou de progressions harmoniques. Pour l'apprécier il faut renoncer à chercher les accords et formules tonales auxquels notre oreille est accoutumée, et goûter chaque note, chaque son pour lui-même. De l'avis général, dans le style pointilliste des années 1950 c'est à peu près ce qui s'est fait de mieux.

De fait la posture adoptée par Luc Ferry - posture stéréotypée, nous l'avons dit - n'est pas celle de la détestation d'une musique qu'il connaîtrait, mais du refus par principe de la connaître. Les seuls noms qu'il a cité sont Bartok, Strawinsky, Schönberg, Boulez et concernant les théoriciens, Adorno et Leibowitz. Autrement dit on est dans les années 1940 et 1950: les polémiques autour de la musique sérielle et de l'émancipation de la dissonance avait du sens à l'époque où notre philosophe apprenait à marcher (il est né en 1951) sont aujourd'hui totalement dépassées. La musique spectrale entre autres (j'y reviendrai) a totalement remis à plat les notions de consonance et dissonance. Enfin et surtout, dans les 50 dernières années, des centaines d'oeuvres magnifiques ont été composées, dans tous les styles. J'ai un peu de réticence à lancer une liste de noms, car je vais en oublier beaucoup, mais il faudrait que Luc Ferry balance ses bouquins d'Adorno et Leibowitz à la poubelle et commence à écouter sérieusement et sans préjugés Messiaen, Dutilleux, Saariaho, Harvey, Murail, Radulescu, Cage, Berio, Levinas, Kurtag, Bacri, Etvos, Bertrand, Hersant, Beffa et tant d'autres. Cela demande des efforts car la musique d'aujourd'hui ne connaît pas la diffusion qu'elle mérite, la programmation des salles de concert étant composée à 95% d'oeuvre écrites il y a 100 ans et plus, le "contemporain" étant confiné dans le ghetto des festivals et concerts dédiés. Mais cela évite d'étaler publiquement son inculture à la radio...

Verdict du jury: zéro sur vingt. Cours à revoir.