Après les orchestres de la radio néerlandaise (qui n'ont pu être sauvés qu'à moitié comme le savent les lecteurs de ce journal), c'est aujourd'hui l'Orchestre National d'Île de France qui appelle au secours. Le ministère veut réduire d'un tiers sa subvention (qui tourne autour de 2 millions d'euros annuels si j'ai bien saisi).

Avec la mode aux "plans de rigueur" dans les budget publics en Europe, il est à craindre que bien d'autres formations se voient ainsi amputées d'une partie de leur budget. Il est en effet plus facile de couper le robinet des subventions que d'arriver à réaliser des gains de productivité dans la fonction publique. Et c'est souvent la culture qui pourtant représente une part très modeste de la dépense publique qui est sacrifiée en premier. Le côté tragique de cette farce budgétaire est qu'il faut une génération au moins (25 à 30 ans) pour mettre sur pied un bon orchestre professionnel: casser un si bel outil culturel pour économiser quasiment rien parce qu'on est en bas de cycle économique, c'est à hurler tellement c'est bête.

Donnons quelques chiffres pour avoir une idée des ordres de grandeur en question: 

  • Le budget 2012 demandé par l'Hadopi s'élève à 12 millions d'euros. 12 millions pour tenter de décourager le "piratage" de musique sur Internet et "encourager" le développement d'une offre légale de musique en téléchargement (offre légale qui s'encourage très bien toute seule, car elle connaît une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années).
  • Le budget "spectacle vivant" du ministère de la culture pèse 663 millions
  • Le budget 2011 de la Région Île de France a été voté à 4,6 milliards. Les premiers postes de dépense sont le transport, les lycées, la formation. Avec 55 millions, la culture représente un peu plus d'un pour cent, autant dire que ça n'est pas ça qui ruine le contribuable francilien.

Un orchestre symphonique n'est pas rentable par nature: avec 60 ou 90 musiciens sur scène, pas possible de rentrer dans les frais avec le prix des billets. A titre de comparaison, les concerts données par des orchestres ou chorales amateurs à Paris sont souvent vendus à 15 ou 20 euros la place, pour payer la location de la salle et le cachet du chef et des solistes quand il y en a. 

Et les possibilités de trouver de l'argent en dehors des concerts sont plutôt limitées en France. Le mécénat ? Il reste peu développé comparé aux Etats-Unis pas exemple. La télévision ? Les concerts de musique classique sont rarissimes sur les chaînes nationales. La radio ? Radio France va surtout travailler avec ses deux orchestres (le National et le Philharmonique). La mendicité dans le métro ? Un créneau déjà surexploité. 

Sans le soutien des collectivités locales et de l'Etat, un orchestre professionnel a peu de chances de survie dans notre pays aujourd'hui. Répétons-le: le coût pour le contribuable du soutien à la culture est très modeste. Au niveau local comme national, le budget total de la culture (qui inclut tous les styles de musique mais aussi la danse, les arts plastiques, les manifestations festives, etc) représente rarement plus de 1% de la dépense. C'est très peu, surtout si l'on prend en compte l'effet de levier, c'est à dire l'impact de l'offre culturelle sur l'attractivité d'un territoire, le tourisme, et l'économie en général. En 2005, lorsque les intermittents du spectacle ont bloqué le festival d'Avignon, les hôteliers ont pu prendre toute la mesure de cet effet de levier, lorsqu'ils ont vu leur chiffre d'affaire chuter de moitié ou plus.

Je ne suis pas un grand fanatique des pétitions en général, et me méfie des pétitions sur Internet. D'abord, soyons honnêtes, une pétition avec 400.000 noms récoltés sur Internet n'a même pas la valeur qu'auraient ces 400.000 noms imprimés sur du papier toilette (surtout quand elles sont obtenues en manipulant les internautes). Si vous avez assisté récemment à un concert de l'ONIDF, je vous invite plutôt à prendre une vingtaine de minutes pour rédiger une courte lettre personnalisée au Ministre de la Culture: "cher M. Mitterrand, j'ai assisté le tant à tel endroit à un concert de l'ONIDF, ils jouaient Beethoven et Stravinsky, c'était vraiment épatant, j'en avais la larme à l'oeil tellement c''était beau. S'il vous plaît ne mettez pas les artistes qui constituent ce bel ensemble au pain sec. Veuillez agréer, cher Monsieur, etc". Ensuite l'imprimer, la signer, l'envoyer à l'ancienne par la Poste au 3 rue de Valois. Une centaine de lettres de ce genre auront certainement plus d'impact que 3 millions de "I like" dans Facebook.