Trois concerts le week-end dernier. Samedi après-midi c'était Cantus Formus au CRR de Paris dont je retiendrai surtout la belle performance de Violaine Despeyroux. Un altiste toute jeune qui vient de rentrer au CNSM de Paris et à qui il ne manque pas grand-chose manifestement pour devenir une artiste accomplie. Elle jouait une Sonate rhapsodique de Dimitri Tchesnokov, oeuvre de facture plutôt classique mais pas dépourvue de qualités expressives et très bien écrite pour l'instrument.

Le soir c'était piano et percussions, un concert annoncé dans ce journal et tout à fait conforme à mes attentes qui étaient élevées. J'ai particulièrement aimé la finesse d'instrumentation des Makrokosmos de Crumb, où il y a un continuité totale entre les effets bruitistes des pianos et la percussion. Par ailleurs les gestes pour jouer dans le cordes du piano paraissent relativement simples à réaliser et sonnent très bien, ce qui indique que le compositeur a dû passer bien du temps pour les sélectionner et les affiner. J'ai noté aussi que les compositeurs américains n'ont pas le même rapport à la tradition que les Européens: à l'époque où l'on aimait la musique atonale pure et dure en Europe (les années 1970) Crumb ne voit aucun problème a utiliser des matériaux anciens comme la musique tonale ou modale (notamment la gamme pentatonique). Mais il le fait toujours de manière créative et inventive, un peu comme Berio ou Pousseur dans leurs oeuvres post-modernes. Ainsi quelques mesures de polyphonie à caractère tonal (est-ce une citation de Bach ou un pastiche, je ne saurais le dire) sont jouées avec une simple bande de papier sur les cordes qui donne un son un peu étouffé au piano, comme un vieil enregistrement; effet qui est complété par le vibraphone qui prolonge les harmonies du piano en les entourant d'un halo. Le tout sonne vraiment bien: c'est un peu une manière pour le compositeur américain de rendre hommage à une musique qui continue à nous émouvoir malgré la distance qui nous en sépare. La sonate pour deux pianos et percussions de Bartok était un vrai festival pour quatre percussionnistes, j'ai pu apprécier la précision hallucinante de Mary Olivon et Guillaume Mathias dans la synchronie des passages les plus rapides et les couleurs harmoniques toujours aussi vives de cette pièce qui date de 1937.

Dimanche, après avoir écouté, venait le tour de jouer un peu avec le Bach Cantus à Saint Pierre de Montouge. Ce concert s'articule autour d'une cantate de Bach. D'abord c'est une présentation rapide de l'oeuvre, qui rappelle les textes du bibliques qu'elle illustre et donc le type de sentiments qu'elle véhicule. Puis une improvisation à l'orgue suivie d'une exécution de la cantate. Le public, à qui on a distribué des feuillets avec la musique, est invité à chanter le choeur final en même temps que les choristes. Choeur final qu'il aura pu répéter dans le quart d'heure qui précède le concert. Le dure mois d'une heure dans un climat on ne peut plus joyeux et amical, malgré le thème assez dramatique de cette cantate BWV 48. Laquelle comporte une aria avec hautbois de tout beauté.

En travaillant puis en jouant cette cantate avec mes amis (je tiens à remercier particulièrement Nicolas de s'être opportunément cassé le bras afin de me permettre de le remplacer au pied levé), je repense au Clavier bien tempéré, aux Suites pour violoncelle et Partitas pour violon qui ont été et restent mon pain quotidien. La musique de Bach est comme le bon pain: toujours savoureuse et nourrissante pour l'esprit, jamais exotique ou d'un goût douteux, d'une simplicité dont on ne se lasse jamais. Quand je dis simplicité, naturellement, tout le monde sait à quel point Bach était fortiche en contrepoint. La simplicité est celle de chaque voix dans un choral, qui suit un parcours mélodique élégant et naturel tout en s'inscrivant dans une logique harmonique sans faille. Quiconque a travaillé un peu le contrepoint s'est fatalement retrouvé dans des impasses où la moins mauvaise solution était de torturer l'une des parties secondaires pour la faire rentrer au chausse-pied dans le parcours harmonique dessiné par les autres voix. De telles impasses sont absentes chez Bach qui paraît envisager en permanence le futur en même temps que le présent, et anticiper les conséquences du parcours de chaque voix sur l'équilibre de l'ensemble. Quel que soit le niveau qu'on a atteint, Jean-Sébastien Bach, le meilleur des pédagogue, nous prend par la main et nous invite à progresser encore, nous donne le désir de devenir meilleurs, non seulement techniquement mais aussi spirituellement. La musique de Bach est comme le goût du pain quotidien: on ne s'en lassera jamais.