Joyeux Boulez-iversaire !

Pierre Boulez partage avec Mozart ce privilège que même ceux qui n'ont pas vraiment écouté sa musique et ne sauraient pas la reconnaître peuvent citer son nom lors d'un dîner en ville. Le plus souvent d'ailleurs, son nom sera utilisé comme repoussoir, comme symbole de tout ce qu'on aime pas dans la musique moderne: dissonante, élitiste, arrogante, coupée du public mais pas des subventions publiques. Comme pour encourager cette vision caricaturale, Boulez ne s'est pas privé tout au long de sa carrière de critiquer très durement tout ce qui ne cadrait pas avec son esthétique. Et si ça ne suffisait pas, l'expo à la Philharmonie, les concerts et hommages institutionnels à l'occasion de son 90e anniversaire ne manqueront pas de conforter cette image du musicien d'avant-garde officiel, couvert d'honneurs à défaut d'être aimé d'une large partie du public ou des musiciens.

Pourtant, la musique de celui qui a fondé l'Ensemble Inter-contemorain et l'IRCAM ne mérite-elle qu'on aille au-delà de ces clichés ?

Pour ne prendre qu'un exemple, si l'on fait écouter Messagesquisse pour sept violoncelles à un mélomane sans lui donner le nom du compositeur, il va sans doute trouver que c'est une fort belle pièce, riche en émotions et en couleurs, d'une écriture raffinée qui met fort bien en valeur l'instrument. Si on lui dit pour finir que c'est du Boulez, il aura l'air presque déçu.

Écoutons maintenant Le soleil des eaux: les couleurs chatoyantes et sensuelles de l'orchestre n'ont-elles pas un côté impressionniste ? La musique n'est-elle pas parfaitement en harmonie avec la poésie de René Char ? Très exigeante pour les interprètes et peut-être aussi pour les auditeurs, cette musique qui refuse toute forme de facilité, n'arrive-t-elle pas à exprimer un merveilleuse diversité d'émotions en dix minutes ? Il est peu probable qu'on l'entende un jour dans les supermarchés comme bruit de fond, mais n'est-ce pas une de ses principales qualités ? Cette création d'un musicien intransigeant et radical entre tous ne se laisse pas réduire ou utiliser. Elle impose sa présence et exige une écoute active. Tout comme le Sacre du Printemps..

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Dans le beau portrait à consulter sur le site de France Musique, le musicologue Claude Abromont pose la question: Nous lègue-t-il une œuvre ? En d’autres termes, le jouera-t-on encore dans un siècle ? Ni lui ni moi ne seront là dans 100 ans pour en juger; cependant il me semble bien que la musique de Boulez a d'ores et déjà gagné sa place dans le paysage, et que ses qualités propres lui suffisent tout à fait pour s'y maintenir. Cela étant dit, il n'est pas impossible qu'un certain ré-équilibrage se produise au profit de musiciens tout aussi talentueux mais n'ayant pas eu la même carrière, ou même ayant été activement empêchés par l'intraitable Boulez de connaître les succès qu'ils méritaient. On peut se demander aussi ce que deviendra l'Inter-contemporain dans trente ans: temple dédié à la conservation de la musique boulézienne, ou bien un ensemble plus ouvert à d'autres influences ? Je dois bien l'avouer, ces questions de postérité, même si elles m'intriguent, ne me passionnent pas non plus. Vivons au présent !

Il ne nous reste plus qu'à souhaiter à Mr Boulez, visiblement empêché pour raisons de santé d'assister aux concerts parisiens donnés en son honneur, une longévité et une vitalité au moins égales à celles de son ami Eliott Carter. Joyeux anniversaire, monsieur Boulez !