Bruits, de Jacques Attali

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Qu'est-ce que la musique ? Voilà une question qui pourrait embarrasser plus d'un musicien amateur ou professionnel si on la posait à brûle-pourpoint. On connaît certes la définition d'Edgar Varèse (« du bruit organisé ») mais celle-ci ne dit rien de l'importance de la musique dans notre vie. Pourquoi aime-t-on la musique au fond, et à quoi sert-elle ?

Dans son livre Bruits (seconde édition 2001, chez Fayard / PUF) Jacques Attali présente une définition stimulante et originale de la musique. Le bruit, comme chacun le sait, est une agression, une menace: fracas du tonnerre comme celui des armes n'annonce rien de bon. De nombreux animaux utilisent leur cri pour marquer leur territoire et éloigner les concurrents ou les prédateurs, comme le lion du Kenya, le chacal d'Arizona ou le zy-va à casquette du neuf-trois.

Or la musique nous permet de domestiquer le bruit, de l'apprivoiser : en sélectionnant soigneusement les sons produits par la voix ou les instruments, en les organisant d'une manière harmonieuse, en soudant le groupe autour de la pratique musicale (associée à la danse et à la fête depuis des temps immémoriaux), la musique prouve que la vie en société est possible. Reprenant les thèses de René Girard sur le bouc émissaire, Attali voit dans l’exécution d'une œuvre musicale (terme significatif) un meurtre symbolique commis collectivement, un sacrifice rituel destiné à souder un groupe social et à exprimer ses valeurs.

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Bruits est « un essai sur l'économie politique de la musique » depuis les origines jusqu'à l'invention du mp3 et du piratage sur Internet. Autant dire que ça n'est pas une histoire de la musique occidentale à vocation encyclopédique fourmillant de détails sur les œuvres, les hommes et les tendances : mais plutôt une promenade d'un pas alerte dans un très vaste paysage, promenade que le lecteur appréciera d'autant mieux s'il a lui-même une vaste culture. On pourrait facilement trouver des contre-exemples ou des contre-arguments aux vérités que Jacques Attali assène sous forme d'aphorismes lors de son parcours ; mais ce serait bien mesquin car l'intérêt de ce livre ne réside pas dans les détails mais dans la vision d'ensemble, ainsi que dans les connexions inattendues qu'il suscite entre des domaines souvent traités séparément : musique, politique, société, religion. S'il contient quelques idées originales et fortes (et par la même tout à fait contestables), ce livre contient plus encore d'invitations à réfléchir sur une foule de sujets.

Dans cette histoire de la musique qu'il brosse à gros traits, Attali est guidé par une thèse centrale qui organise et parfois déforme légèrement toutes ses observations. Cette thèse, la voici : la musique est prophétique. Elle anticipe et annonce les changements de la société. Ainsi par exemple l'avènement du pianoforte après la révolution française amène celui de la bourgeoisie ; le gigantisme des orchestres symphoniques au tournant des années 1910 préfigure celui de la société industrielle et des deux guerres mondiales ; l'invention du disque ouvre l'ère des objets produits en grande série ; et la dématérialisation de la musique dès 1990 est le premier signe d'une nouvelle économie de la connaissance dont le Web 2.0 et les smartphones sont des symboles.

Un autre fil rouge de ce livre est le Combat de Carnaval et Carême, un tableau de Pieter Bruegel dont une reproduction en couleurs est incluse dans un hors-texte au centre du livre. Analysant amoureusement cette toile, Jacques Attali y voit la parfaite illustration des thèses qu'il défend. Là encore on peut ne pas adhérer à tel ou tel raisonnement, mais ça ne diminue pas l'intérêt de cet essai, au contraire.

En résumé c'est un livre brillant et stimulant intellectuellement, un brin polémique, et qui devrait séduire la plupart des lecteurs du Journal de Papageno, s'ils ne l'ont pas déjà dans leur bibliothèque.

Commentaires

1. Le dimanche 22 mai 2011, 08:56 par DavidLeMarrec

Bonjour Patrick !

Effectivement, Attali a beaucoup a dire sur la musique, sur le plan de la perspective et de la prospective, et sa culture lui permet de dire des choses stimulantes.

Je vous rejoins également sur les limites, les coutures ou les fausses routes qui se glissent forcément dans un tel projet : à moins d'avoir une culture imparable, ce que même un musicologue aguerri n'a pas forcément, il y a forcément des endroits où le mélomane acharné fait la moue devant des raccourcis ou des erreurs factuelles.

Ce que vous en dites me fait néanmoins envie, j'y jetterai un oeil à la première occasion : quitte à ne pas être d'accord, ce sera, j'en suis sûr, un bon support pour se mettre soi-même en position de regarder la musique sous un autre angle, et suivre ensuite son propre sillon.

2. Le lundi 23 mai 2011, 11:09 par Azbinebrozer

J'ai parcouru ce livre il y a longtemps... Effectivement cette entreprise très globale ouvre des liens étourdissants, séduisants, mais souvent très discutables. J'en ai retenu une méthode très audacieuse et dangereuse...

La thèse de Girard reprise par Attali offre une lecture de la culture si dramatique. Comment fonder l'élévation humaine sur le meurtre, même symbolique ? Malaise toujours dans la civilisation... dans sa perception d'elle-même.
« Le bruit... une agression... il s'agit alors de le domestiquer... marquer son territoire. » Voilà bien une généalogie de la musique et de la culture sous l'emprise de la violence... Si la culture reposait sur cette seule nature... Oui d'un côté la politique est la poursuite de la guerre. Seulement ?... Et donc la musique aussi ?

Les théories classiques du 18ème ont bien sûr largement essayé de lier harmonie musicale (naissante) et politique. Dans cet esprit on peut se limiter à plus sobre et moins dramatique. «La musique prouve que la vie en société est possible » s'entendra alors comme la capacité dont dispose l'humain à décider du musical. En tant qu'être parlant, en tant qu'être ayant appris la parole, l'homme est pour reprendre une formule de Rameau, « un être harmonique ». Lisez ce long article  qui développe tout ceci :
http://methodos.revues.org/2542

La musique est donc une décision humaine reposant sur sa capacité à rendre les sons désindicialisés (c'est à dire proposés pour eux-mêmes à l'écoute sans assignation à leur cause) et articulés (c'est à dire articulés dans une structure - une langue). « Ce n'est donc pas parce qu'ils font de la musique que les êtres humains ont un « corps harmonique», c'est parce qu'ils ont acquis un corps harmonique (un corps d'être parlant) qu'ils peuvent faire et entendre de la musique. »

Ceci redonne une autre perspective à une lecture qui aurait fait du son musical, la seule domestication de la violence du bruit. Renversement : c'est parce que l'homme a atteint le niveau d'excellence qui lui permet de communiquer avec l'autre avec des sons dans un langue qu'il peut décider du son musical. Les deux thèses ne s'excluent pas mais ne réduisons pas la culture à un seul meurtre symbolique.

Si je tiens à militer ici, pour le dire tout net c'est que la thèse d'Attali me semble s'inscrire dans une lecture très anglo-saxonne empirique (prétendue « réaliste » sous l'emprise des forces du réel, le marché aujourd'hui...) qui balaye actuellement l'idée et l'essence même de la culture...

(L'article de Catherine Kintzler est long et passe par des démonstration sur le travail, l'outil, fastidieuses mais qui peuvent être tout de même aussi très intéressantes pour des musiciens).

Bonne journée à vous.

3. Le lundi 23 mai 2011, 21:16 par Jean-Brieux

"l'avènement du pianoforte après la révolution française amène celui de la bourgeoisie"

Merci de me tendre la perche, Patrick !

1/ le pianoforte est inventé autour de 1700.
2/ la musique pour piano forte est déjà très bien développée en Allemagne et en France dans les années 1780-1790.

faut-il poursuivre le jeu des sept erreurs ?

"Cette thèse, la voici : la musique est prophétique. Elle anticipe et annonce les changements de la société."

Autre variation infinie sur le même thème : l'histoire a-t-elle un sens ?

"Dans cette histoire de la musique qu'il brosse à gros traits, Attali est guidé par une thèse centrale qui organise et parfois déforme légèrement toutes ses observations"

Comme l'a très bien suggéré Azbinebrozer dans son avant-dernier paragraphe, on retrouve les mêmes travers dans d'autres sciences sociales...

4. Le lundi 23 mai 2011, 21:22 par Jean-Brieux

"Le bruit, comme chacun le sait, est une agression, une menace: fracas du tonnerre comme celui des armes n'annonce rien de bon."

Le doux bruit du ruisseau annonce-t-il nécessairement une crue dévastatrice ?

Le murmure du vent dans les feuilles annonce-t-il une tornade ?

5. Le mardi 24 mai 2011, 19:28 par Papageno

Cher Jean-Brieux, j'ai bien écrit "l'avènement" et non "l'invention" du piano: je sais fort bien que les premiers modèles de pianoforte de Cristofori datent des années 1700 et que Jean-Sébastien Bach a testé ceux de Silbermann dans les années 1740. Cependant l'invasion des demeures bourgeoises et des salles de concert par le piano commence vers 1800, en Angleterre notamment avec les "pianos carrés" de Zumpe beaucoup plus abordables que les clavecins. Par ailleurs les instruments de Cristofori n'avaient ni marteaux de feutre, ni étouffoirs, ni pédale "forte", ni double échappement: il ressemblent fort peu à ceux que construisent Erard ou Broadwood cent ans plus tard. Quand au clavecin, instrument de l'aristocratie par excellence, on en a brûlé un grand nombre à la Révolution. Dire qu'après la Révolution le pianoforte a remplacé le clavecin comme la bourgeoisie a remplacé l'aristocratie me paraît donc tout à fait valide. Même s'il y avait déjà des pianoforte avant 1789 et encore des aristocrates après Napoléon 1er.

Pour ceux qui souhaitent plus de détails sur l'histoire du piano, il y a quelques références bibliographiques sur le site Piano Bleu.

6. Le mercredi 25 mai 2011, 00:02 par Jean-Brieux

"je sais fort bien que les premiers modèles de pianoforte de Cristofori datent des années 1700"

Soyez assuré que je n'en doute point, cher Papageno.

J'apporte néanmoins quelques précisions pour un peu nuancer l'assertion très symbolique selon laquelle "après la Révolution le pianoforte a remplacé le clavecin comme la bourgeoisie a remplacé l'aristocratie".

Au Concert Spirituel de 1789, en avril (donc avant la Révolution), Hyacinthe Jadin joue un concerto pour pianoforte de sa composition.

Je suis d'accord pour dire que le clavecin fut le symbole de l'Ancien régime et à ce titre les révolutionnaires en ont brûlé un grand nombre. Cependant, il serait faux de penser que le pianoforte ait échappé à ce triste sort : certains ont été brûlés aussi.

Le (la) meilleur(e) pianiste français de l'époque fut la Marquise de Montgeroult (une noble donc), qui a composé pour le pianoforte. A l'inverse Hyacinthe Jadin, grand pianiste aussi, était un révolutionnaire pur jus. En fait il faudrait faire une étude sociale du milieu productif musical...

Invasion des demeures bourgeoises, c'est fort possible. Mais le pianoforte a aussi envahi les salons de l'aristocratie. Exemple : l'aristocratie polonaise en exil à Paris...

Ensuite, admettons que grosso modo l'assertion soit vraie : elle met en regard deux transformations différentes : l'arrivée au pouvoir de la bourgeoisie qui détrône la noblesse / le pianoforte qui supplante le clavecin. Y a-t-il un lien direct entre les deux ? Le bourgeois aurait-il tendance à être davantage pianophile ? Le modèle valide est-il simplement un modèle de confrontation de l'offre et de la demande sur un marché monopolisé par le pouvoir politique ? Qu'est-ce qui empêche le bourgeois pré-révolutionnaire d'imposer le pianoforte en France ? N'y a-t-il pas un autre facteur explicatif qui serait lié à l'évolution des sensibilités (une évolution qu'il faudrait expliquer en soi mais que nous pouvons considérer ici comme exogène), toutes catégories sociales confondues (noblesse et bourgeoisie) ? La sensibilité qui a permis l'éclosion du répertoire pour pianoforte remonte-t-elle seulement à la Révolution ? Les recherches les plus récentes en musicologie tendent à démontrer l'idiome pianistique se définit petit à petit à partir des années 1770-1780 (notons qu'à l'inverse le pianoforte dans sa préhistoire n'intéresse pas grand monde).

Ma première question est donc la suivante : quels sont les présupposés qui ammènent à mettre en parallèle le fait socio-politique avec le fait musical ?

Ma deuxième question est : quels seraient les mécanismes explicatifs du lien entre les deux grandes transformations observées (sociales et musicales) ?