Bruno Mantovani: L'Autre côté à la Cité de la Musique

Un nouvel opéra, ça n'est pas si souvent qu'on a l'occasion d'en entendre ! Aussi était-ce le coeur tout réjoui que je suis allé à la Cité de la Musique pour entendre l'Autre Côté de Bruno Mantovani en version de concert.

Autant vous le dire tout de suite, je suis plutôt déçu. Le livret d'abord: dépourvu de ressort dramatique, d'une grande platitude de style, et pas spécialement pensé en fonction du chant. Il est virtuellement impossible de faire un bon opéra avec un livret aussi médiocre. Je ne sais si c'est à cause du roman de Kubin ou de l'adaptation qu'en a faite François Regnault. Voici l'argument: le personnage principal (Kubin) est invité par un ancien pote de collège dans un mystérieux Empire du Rêve, dans la lointaine Asie, dont il est le maître. Kubin y a va avec sa femme: pas besoin d'être champion en devinettes pour comprendre que le rêve va se transformer sans tarder en cauchemar. Pas de renversement de situation abrupt, pas de traître, pas de mort violente, pas d'amours contrariées, pas de séducteur tragique, encore moins de dragons et de Walkyries: bref pas grand-chose pour faire du bon théâtre. Juste Kubin et sa femme qui pleurnichent du début à la fin et un mystérieux Patera dont on ne comprend ni les motivations, ni la puissance, ni la chute.

L'orchestre d'Ile-de-France ensuite: un bel orchestre symphonique (avec tuba, contrebasson, harpe, piano), pas gigantesque cependant, mais enrichi par quatre percussionnistes dans la salle (sur les balcons latéraux) en plus des trois percussionnistes au fond de l'orchestre. Ce que Liszt appelait affectueusement la canaille, Mantovani en use lui aussi sans modération: quatre caisse claires, gongs, bongos, cymables et timbales, tubes harmoniques et inharmoniques. Ce sont les Percussions de Strasbourg qui tiennent les parties de percussion solistes, ces gars-là sont vraiment assez forts. La direction précise mais sans fantaisie de Pascal Rophé maintient le tout à peu près en place. Il faut reconnaître deux qualités à Bruno Mantovani: une grande science de l'orchestration et le sens du rythme. Par exemple, un instrument joue un temps sur trois, un autre joue un temps sur quatre, un autre un temps sur cinq: le résultat est à la fois régulier et irrégulier, ça n'est pas inintéressant.

Par contre, la partie vocale... d'abord, je l'ai dit, avec un texte qui manque de punch à ce point, sans décor, sans costumes et sans mise en scène, les malheureux chanteurs auraient de la peine à faire du théâtre. Mais ça n'est pas tout: l'orchestre très puissant, très percussif, les interrompt et les écrase (peut-être est-il sur-dimensionné pour une salle de 800 places). Les lignes vocales, peu flatteuses, cherchent les extrêmes du registre, multiplient les sauts, les intervalles dissonants (triton, septième augmentée), les cris, la voix parlé qui oblige les chanteurs à crier pour se faire entendre. Et je ne vous ai pas dit le pire: comme il l'explique dans le programme, Mantovani ne voulait pas faire du mauvais Pelléas. Il a pris le parti de supprimer tous les "e" muets. Par exemple on entendra:

Je dé-test' l'em-pir' du Rêv'

au lieu de:

''Je dé-tes-te l'em-pi-re du Rê-ve

Essayez de chanter les deux versions et faites-vous une idée. Cette question des "e" muet a l'air anecdotique mais c'est pourtant une des raisons qui rendent le français si difficile à chanter (et l'écriture de bons livrets en Français difficile). Dans le programme, Bruno Mantovani se demande: Pourquoi ce chant français sonne-t-il si souvent kitsch ? Qu'il se rassure, dans son opéra, il ne sonne pas kitsch, il sonne horriblement mal. S'il n'y avait pas les surtitres on ne comprendrait pas la moitié des mots.

Quant au choeur de chambre Les éléments, ils chantent du mieux qu'ils peuvent cette partition ingrate, qui les voit souvent submergés par l'orchestre. La scène de l'Horloge enchantée pourrait les mettre en valeur, mais c'est tellement pauvre comme écriture ! On a bien des entrées successives, mais chaque entrée donne le même texte (me voici devant toi Seigneur, référence crypto-religieuse qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans l'opéra), sur une seule note et en valeurs rythmiques égales, le tout formant un accord dissonant mais statique. Quand on pense que d'autres ont écrit le Credo de la Messe en Si, on ne peut que s'interroger: serions-nous décadents ?

Une autre exemple: la mort de Mme Kubin. Une courte scène où deux sopranos chantent des fragments de latin et d'allemand, pianissimo. Et c'est tout. On ne sait pas vraiment de quoi elle meurt ni pourquoi. Kubin ne la pleure pas, elle disparaît de la scène et on passe à autre chose. Théâtralement, ça n'a ni queue ni tête. Musicalement, ça n'est pas inoubliable.

Pour finir je me suis pas mal ennuyé dans cette mélasse lyrico-théâtrale sans lyrisme et sans théâtre. La violence des attaques des percussions n'ont pas suffi à réchauffer mon enthousiasme initial vite refroidi. Bruno Mantovani explique dans la notice: Ce travail sur la décrépitude, la transformation d'un matériau, se retrouve dans mes oeuvres récentes (...) comment casser un mécanisme pour qu'émergent des figures moins denses mais immédiatement plus signifiantes. Ou harmoniquement, le jeu consiste à utiliser une empreinte tonale et par surimpression, à la distordre. C'est une question de goût personnel et je ne chercherai à convaincre personne, mais franchement, la dé-construction en musique, ça me brouille l'écoute.

Commentaires

1. Le mercredi 5 mars 2008, 16:55 par maxime

Ah mince !
Mais, je ne crois pas que Mantovani écrive beaucoup pour la voix d'habitude, et c'est son premier opéra (enfin, le seul en tout cas) ; donc peut-être contient-il certains choix erronés par l'excitation artistique du compositeur...?
Sympa la contrepèterie... (et non pas contrepétrie, héhé ; ah ! les "e" ! ils quittent Paris pour le Sud, comme l'expliquerait un certain humoriste marseillais...)

2. Le jeudi 6 mars 2008, 14:21 par Papageno

En fait Mantovani a tout de même écrit plusieurs oeuvres vocales: mélodies, cantates, sur des textes en français, en italien, en allemand. Voir sa biographie sur le site du CMDC (qui n'est pas très à jour, elle date de 2005).

www.cdmc.asso.fr/biograph...

Pour tempérer ma réaction ``à chaud'' qui était un peu vive, je m'en rends compte maintenant, signalons enfin que c'est quelqu'un de relativement jeune avec une belle carrière devant lui. Mozart a écrit 22 opéras, et tous ne sont pas du même niveau que Don Giovanni. Il y a peu de compositeurs qui s'attaquent aujourd'hui à l'opéra, le seul fait d'en avoir écrit un mérite le respect et l'admiration. Donnons à Bruno Mantovani un peu de temps ...

3. Le jeudi 6 mars 2008, 19:15 par DavidLeMarrec

Quel dommage... J'aurais tant aimé en être. Si j'en juge par la radiodiffusion, l'oeuvre est écrite comme d'habitude chez Mantovani dans un langage vraiment passionnant, formé de motifs qui se succèdent via des changements de textures, quelque chose de très envoûtant. Mais il faut reconnaître que le langage se renouvelle peu sur la durée de l'opéra.

Mais je trouve tous ces qualificatifs très injustes, on tient là un compositeur majeur, pour ce qu'il m'en semble.

Merci pour le compte-rendu !

4. Le jeudi 6 mars 2008, 23:27 par Papageno

Injuste... peut-être ! C'est un produit fini qu'on juge avec ses oreilles, produit du travail du compositeur, mais aussi du librettiste, des chanteurs, des musiciens. Le fait qu'on ne distingue pas bien les paroles peut venir des défauts du livret, de l'écriture vocale, des chanteurs, de l'orchestre qui joue trop fort, de l'accoustique de la salle. Et l'opéra c'est aussi du théâtre, même en version de concert.

Merci pour le lien. Je persévérerai dans mes efforts pour découvrir et apprécier Mantovani !

5. Le vendredi 7 mars 2008, 00:35 par DavidLeMarrec

Ses meilleures oeuvres ne sont pas publiées, mais tout de même, son deuxième disque, avec le concerto pour saxophone Troisième Round, donne un début d'idée de ses talents.

Oui, effectivement, texte peu intelligible à la radio aussi. Ce n'était donc pas surtitré ?

Concernant le choix de l'élision des "e" en finale, je n'en suis pas friand non plus, mais depuis Ravel, c'est devenu une tradition pour bon nombre de compositeurs. Chez Ravel et plus encore Milhaud, j'avoue que ça incommode le sudiste qui sommeille en moi.

6. Le mercredi 25 juin 2008, 14:17 par Bruno Mantovani

Merci pour tous les conseils et toutes les critiques constructives de Patrick Loiseleur, dont on peut apprécier l'autorité musicale incontestable si on clique sur le lien suivant :

www.loiseleur.com/patrick...

A part quelques octaves parallèles et autres résolutions maladroites, l'ensemble est plutôt bien fait. Certes, il s'agit encore d'un langage sous influence (cela me rappelle un peu la musique d'une publicité télévisuelle de mon enfance - j'ai oublié s'il s'agissait d'un déodorant pour petit coin ou d'une bouillie pour petit chat, pardonnez-moi, je n'ai pas votre culture), mais cela est très prometteur.

Bien cordialement (entre collègues),

Bruno Mantovani

Ah, juste une chose : vous avez déjà écouté un Bellini ou un Verdi en version concert ? On ne comprend pas plus les paroles que dans l'Autre Côté… Remarquez, il n'y a pas de "e" muet en italien… Le problème doit venir d'ailleurs…