Caprices de Paganini: l'exploit de Pierre Lénert

"Il ne savait pas que c'était impossible, alors il l'a fait" blaguait Frédéric Lodéon sur France Musique. Au-delà de l'exploit virtuose qu'il convient de saluer à la mesure du travail d'enfer que ça représente (3 ans de travail acharné pour un concertiste qui n'avait rien d'un débutant lorsqu'il a entrepris ce défi), l'album de Pierre Lénert consacré aux Caprices de Paganini est plein de poésie, de fantaisie et de douceur romantique.

C'est le premier disque pour alto solo dont nous parlons depuis celui qui a marqué le début de la carrière d'Antoine Tamestit (autre exploit virtuose avec la Chaconne de Bach et de la Sonate de Ligeti). Alors qu'ils constituent un passage quasi obligé pour les violonistes en cycle supérieur, les caprices de Paganini sont rarement joués à l'alto. Est-ce parce que les altistes mettent un point d'honneur à justifier leur réputation de flemmards ? Ou à prendre leurs distances avec le côté vantard et superficiel de certains violonistes prompts a exhiber leurs prouesses ? Dans l'imaginaire collectif l'alto ça ressemble encore un peu à ça:

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Pourtant le grand Paganini lui-même adorait jouer de l'alto, c'est lui qui avait commandé un concerto pour alto à un certain Hector Berlioz. Celui-ci écrivit Harold en Italie, dont la partie d'alto solo est magnifique mais trop peu virtuose au goût du bouillonnant violoniste italien qui dédaigna en assurer la création. Et l'époque où c'est les violonistes ayant raté leur 1er prix qu'on mettait à l'alto est révolue depuis bien longtemps. C'est toute une génération de virtuoses qui ont pris la relève de brillants précurseurs comme William Primrose (ou l'inclassable Paul Hindemith, qui a beaucoup fait pour l'alto en tant qu'instrumentiste autant qu'en tant que compositeur).

Pierre Lénert fait donc partie de ceux qui ont choisi l'alto par goût, et plus que d'autres son ambition est de démontrer que cet instrument pouvait briller comme soliste, faire entendre sa voix aussi bien dans un registre médium chaleureux et généreux que dans l'aigu ou le suraigu. L'alto dans le registre aigu qui est normalement celui du violon ça peut être magnifique car il y a dans le son une sorte de résistance, de densité, de tension comme on peut l'entendre dans le Caprice n°5.

L'opus 1 de Niccolo Paganini n'est pas qu'un recueil d'études virtuoses: cela existait déjà avant lui, mais la plupart de ces études purement techniques sont rarement données en concert car elles sont aussi rébarbatives à entendre qu'à travailler. L'originalité de Paganini, sa folie, son pacte avec le diable, c'est de nous faire entendre l'opéra, la chasse, la danse, la mandoline ou la richesse d'un quatuor à cordes avec un seul instrument. C'est bien l'invention mélodique et la manière de faire chanter le violon juste dans les passages les plus virtuoses qui fait l'intérêt de ce recueil. Ce sont aussi les contrastes, les différences d'atmosphère d'un Caprice à l'autre qui explorent tout le registre émotionnel et expressif de l'instrument.

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C'est alors que vient la question à 100 balles de la comparaison avec le violon. Mis à part le fait que les doubles cordes en dixièmes demandent de très grandes mains pour les jouer à l'alto, il n'y a pas réellement de différences techniques entre les deux instruments. Doubles cordes, arpèges, trémolos, pizzicato: la technique est la même. Ce qui change bien sûr c'est le son et le caractère. Jouer certains caprices un peu moins vite à l'alto a du sens non pour la virtuosité digitale, mais simplement pour laisser à l'instrument le temps de sonner, pour profiter de ce médium riche et chaleureux en même temps qu'un peu fragile qui en fait toute la spécificité.

Et ce que démontre Pierre Lénert brillamment, c'est que non seulement les caprices de Paganini sonnent bien à l'alto, mais pour certains d'entre eux, ils sonnent mieux. La richesse sonore du Caprice numéro 4 est celle d'un quatuor à cordes, et l'alto lui donne une densité, une couleur qu'on ne pourrait pas obtenir avec un violon:

Au fil des Caprices, l'alto de Pierre Lénert peut évoquer des cors de chasse (Numéros 9 et 12), une cornemuse (n° 20), ou un ténor italien poussant le contre-ut. Les difficultés techniques comme les diaboliques sauts de cordes du n°2 se font vite oublier tant la conduite mélodique des deux voix est soignée. On se prend alors a écouter un violon et un violoncelle qui dialoguent tendrement, en oubliant l'altiste méphistophélique qui fait sauter frénétiquement son archet de la première à la quatrième corde...

Aller au-delà de la virtuosité pour chercher l'émotion, c'est tout le projet de l'inclassable violoniste italien, qui a inspiré bien d'autres virtuoses (Liszt, Brahms, Rachmaninoff n'étant que les plus célèbres). Et qui pourrait bien inspirer les altistes tant l'exemple donné par Pierre Lénert est  enthousiasmant.

Pierre Lénert jouera Salle Cortot le 15 décembre prochain avec quelques amis pour fêter la sortie de cet album unique et diablement réussi. Nos chères lectrices auront la chance d'obtenir une dédicace de l'exemplaire qu'elles ne manqueront pas d'offrir à tous les altistes de leur connaissance. Et aussi à tous les violonistes en leur disant: quel dommage que tu n'aies pas préféré l'alto !

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