Bach, Greif par Jonathan Bénichou

Jeudi dernier à la Synagogue de la rue Copernic, magnifique récital de piano de Jonathan Bénichou avec les monumentales Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach suivi de la sonate "Le rêve du monde" d'Olivier Greif.

Une fois passé les contrôles de sécurité (bien nécessaires dans une synagogue qui a connu un terrible attentat en 1980 et qui reste menacés par des émules de Mohammed Merah), nous sommes très bien accueillis 

Jonhathan Bénichou compare les variations Goldberg à un "Himalaya" du répertoire pianistique, une série de sommets aussi fascinants que redoutables pour l'interprète. Pourtant, ce qui me frappe le plus dans ces 32 variations qui s'étendant sur une heure sans interruption, c'est l'assurance avec laquelle il monte chacun de ces sommets. Il avale sans broncher et à toute vitesse les variations les plus virtuoses, avec des croisements de mains diaboliques conçus à l'origine pour un instrument à deux claviers. Il fait preuve de la plus grand délicatesse dans les variations lentes, et d'une grande clarté dans le contrepoint en général (toute la série des canons à l'unisson, à la seconde, à la tierce, etc). Il prend grand soin à chercher un son, un style d'attaque, une ambiance propre à chaque variation. Et les enchaîne toutes sans faiblir, en gardant la même énergie. Du beau travail, vraiment.

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La deuxième partie est consacrée à Olivier Greif et à sa sonate Le Rêve du Monde. Jean-Jacques Greif, le frère du compositeur parti bien trop tôt en 2000, prend la parole pour nous expliquer les circonstances de se composition. Après des débuts d'enfants prodige comme pianiste et compositeur, Olivier Greif a créé certaines oeuvres remarquées malgré leur décalage avec les modes de l'époque; puis connu presque dix années dans le sillage d'un gourou à New York. Dix années pendant lesquelles il n'a quasiment rien écrit sauf quelques arrangements pour choeur. Cette sonate Le Rêve du Monde marque le début d'une nouvelle période qui suivit cet engouement sectaire, et le retour à la musique "sérieuse". Durant les dix dernières années de sa vie, Olivier Greif a "empilé les chefs-d'oeuvre" selon le mot de Nicolas Bacri, et le Rêve du Monde, daté de 1993 est l'un d'entre eux.

Jean-Jacques Greif nous parle aussi de son père, survivant d'Auschwitz. Lorsqu'il était enfant, pour lui un juif c'était facile à définir: c'est quelqu'un qui avait un code bleu tatoué sur le bras. Il nous dit aussi que contrairement à d'autres survivants, il n'avait pas peur d'en parler. C'est plutôt les gens qui n'étaient pas tous prêts à l'entendre parler. Alors que la science nous apprend aujourd'hui qu'un traumatisme peut être transmis en partie à la génération suivante, on peut aisément concevoir l'impact sur la personnalité et l'oeuvre de Greif d'un tel héritage traumatique.

Alors que le premier mouvement a un caractère un peu 'planant', méditatif, malgré quelques dissonances, le deuxième mouvement de cette sonate, intitulé très explicitement "Wagon plombé pour Auswchwitz", possède une énergie féroce et une violence désespérée qui sont typiques de Greif. Le pianiste est mis à rude épreuve par cette sonate, et le public n'est pas vraiment épargné. Le troisième mouvement "Thrène des désincarnés" est une lente et sombre élégie qui peine à s'élever au-dessus du registre le plus grave de l'instrument. Le dernier mouvement "Un éblouissement de Sri Ramakrishna", n'apporte pas du tout la sérénité ou la consolation qu'on pourrait attendre d'après son titre. C'est tout le contraire ! Des motifs d'apparence tonale (reprise en mode majeur de l'ostinato du 2e mouvement) tournent sinistrement en boucle, comme une mécanique infernale qui ne va pas tarder à se détraquer et à nous précipiter dans l'abîme, la mort et la désolation. Une oeuvre écrite par un écorché vif, qui imprime sur vous comme une sorte de griffe indélébile, une marque noire qui ne s'efface pas. Cette sonate est disponible dans un disque INA - Mémoire Vive dans une belle version live enregistrée par le compositeur, difficile à trouver de nos jours car épuisé. 

Jonathan Bénichou connaît bien la musique d'Olivier Greif puisqu'il a enregistré le Trio avec Piano pour un disque chez Triton en 2003. Il incarne ce Rêve du Monde avec la juste balance entre un investissement émotionnel intense et la nécessité de garder la tête froide pour venir à bout de cette énorme sonate (très difficile sur le plan technique, est-il besoin de le préciser, ne serait-ce que par l'accumulation polyphonique et symphonique qui nous ferait douter qu'on peut jouer ça avec 10 doigts seulement, alors même qu'on en a la preuve vivante sous les yeux).

Très chaleureusement applaudi, le pianiste nous gratifie encore de deux études-tableaux de Rachmaninoff en bis. Quelle belle soirée !

Commentaires

1. Le dimanche 13 mai 2018, 19:01 par Bruno Fraitag

Merci pour cette critique très positive et méritée par le pianiste.

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