Terminator compositeur
Par Patrick Loiseleur le jeudi 1 janvier 2026, 19:18 - Lien permanent
Mes chères lectrices, permettez-moi de commencer cette année 2026 en vous présentant tous les meilleurs voeux de la rédaction. Que cette nouvelle année vous apporte la joie intérieure, et tout le reste en prime. Il y a une quizaine d'années, vous vous souvenez peut-être d'un billet intitulé "Terminator violoniste" au sujet d’un robot qui jouait du violon. J'y voyais plutôt la prouesse créative des ingénieurs en robotique, tandis que certains musiciens d'orchestre s'inquiétaient des conséquences pour leur emploi.

Avec les développements récents de l'intelligence artificielle, le Terminator fait beaucoup plus que jouer du violon. Il est compositeur, chanteur, instrumentiste et ingénieur du son. Il peut générer de A à Z une chanson que la plupart des gens auront du mal à distinguer d'une vraie chanson écrite par un humain, et enregistrée par des humains en studio. Il extermine les musiciens non par la violence, mais en surpassant leurs compétences et en égalant leur virtuosité et leur créativité. On pourrait ergoter sur les limitations des outils actuels, mais ils progressent tellement vite que c'est une question secondaire.
Cela m'a encouragé à porter ma réflexion dans une perspective beaucoup plus large et un temps plus long. Depuis une centaine d'années, la musique occidentale s'est engagée dans une voie de mécanisation à outrance. La machine a progressivement pris de plus en plus de place dans la création musicale, jusqu'à supplanter complètement l'humain aujourd'hui.
La mécanique et la musique
Cela commence avec les musiques pour grands orchestres du tout début du 20e siècle : Strauss, Mahler, Schönberg (le Schönberg des Gurre-Lieder), Stravinsky. Cet orchestre surdimensionné est comme une grande machine à produire tous les sons possibles, avec un chef d'orchestre qui travaille un peu comme un ingénieur, en réglant les paramètres du son comme un ouvrier spécialisé va ajuster une machine-outil sur une chaîne de montage.
Cette mécanisation se poursuit avec les premiers instruments électriques, comme le Pianola et Thelharmonium dès les années1890, le Thérémine (1920), les ondes Martenot (1928), puis la guitare électrique et les synthétiseurs à partir des année 1950.
Elle se nourrit aussi de tous les procédés pour capter le son, le figer sur un support comme un disque ou une bande magnétique et le reproduire ensuite. Avec les microphones de plus en plus précis et sensibles, et des haut-parleurs de plus en plus puissants, tout instrument, toute voix devient un instrument électrique. La machine devient un intermédiaire incontournable et indispensable entre le musicien et son auditoire.
Les compositeurs ont participé activement et avec enthousiasme à cette mécanisation de la musique. D'abord, en adoptant des techniques d'écriture basées sur des procédés mécaniques, comme le dodécaphonisme sériel. Ensuite, en prenant le siège du technicien dans le studio d'enregistrement, pour composer des pièces de musique acousmatique et hybride.
Même les compositeurs qui se limitent à écrire avec un stylo à plume sur du papier pour des instruments acoustiques participent à cette mécanisation de la musique. La musique qu'ils écrivent est très complexe et sophistiquée, accessible seulement à des professionnels de haut niveau, impossible à chanter et difficile à mémoriser. Dans les titres ou les programmes, elle fait fréquemment référence à des éléments scientifiques, techniques, mathématiques, comme les décimales du nombre Pi, ou encore le spectrogramme mesuré par la NASA des anneaux de Saturne, par exemple.
J’ai moi-même participé à ce mouvement. Ma pièce pour treize altos s'intitule "13,2 milliards d'années-lumière". Elle est inspirée par la découverte de la galaxie la plus lointaine observée à ce jour. La première audition partielle de cette pièce a été assurée par moi-même, grâce à des moyens électro-acoustiques, puisque j'ai joué la partie d'alto solo, après avoir enregistré les douze autres parties, que j’ai diffusées avec la complicité et l’aide technique du Centre Henri Pousseur de Liège. J'ai également travaillé sur des pièces acousmatiques et hybrides, comme cette pièce pour violoncelle « La Couleur me possède » avec des sons enregistrés et retravaillés en temps réel.
Il est naturel pour un compositeur de s'intéresser à la technique. Technique instrumentale, techniques d'écriture, comme l'harmonie ou le contrepoint. Cependant, cette passion s'est à ce point hyperdéveloppée au XXe siècle que l'on finit naturellement par se poser la question : jusqu'où ?
Et c'est la machine elle-même qui finit par apporter un coup d'arrêt à cette hypertrophie du mécanique. Les outils d'intelligence artificielle générant de la musique de A à Z à partir d'un simple prompt, étant le dernier clou du cercueil.

Retour à l'essentiel
Dès lors, nous voilà dépouillés de notre virtuosité et de notre intelligence devenue bien inutiles, dépassées, ringardes. Nous voilà ramenés à une question plus fondamentale encore : qu'est-ce que la musique ? Pourquoi continuer à écrire ou à jouer de la musique aujourd'hui ?
Pour répondre à cette question, j’ai la conviction que nous allons revenir à deux choses qui ont été fondamentales dans toute la musique depuis les premières musiques rituelles du Néolithique jusqu'au Requiem allemand de Johannes Brahms : la spiritualité et la voix.
Depuis les origines, la musique nous connecte les uns aux autres, et elle nous connecte à la transcendance. Elle recourt parfois à des instruments, mais c'est la voix qui a toujours été au centre de toute musique, jusqu’au début XXe siècle en tous cas. L'instrument musical y a sa place, mais principalement pour imiter la voix ou pour l'accompagner.
J'irai peut-être jusqu'à affirmer ceci : une musique qui ne chante pas, une musique qui ne parle pas à l'âme, une musique qui n'a pas pour finalité de connecter les êtres humains d'une manière profonde et empreinte de spiritualité, ce n'est que du bruit. C'est une agitation mécanique qui n'a pas plus d'intérêt que les vibrations d'un marteau-piqueur.
De nombreux compositeurs l'ont compris il y a longtemps déjà. C'est le cas d'Arvo Pärt, par exemple, qui a tourné le dos à l’avant-gardisme pour se tourner vers la spiritualité dans son Credo de 1968, et puis dans Tabula Rasa et toutes ses œuvres ultérieures, dans le langage des Tintinabuli.
C’est sans doute pour cela que mes pièces récentes se tournent toutes vers la spiritualité. Les Béatitudes pour violon et piano, la Prière de la rose au Soleil, le Magnificat, l’Elegie pour Mariupol ou encore le second Trio à Cordes « Slava Ukraini ». Au-delà d’une virtuosité d’écriture ou d’interprétation que je trouve de plus en plus inutile, et qu’on ne peut pas poursuivre comme un but en soi, ce que je cherche c’est à exprimer des choses profondes, et profondément spirituelles, que les mots seuls ne peuvent exprimer.
Qu'est-ce que que l'avenir nous réserve ? Bien malin qui saurait le dire, mais mon petit doigt me dit que celles et ceux qui jouent et qui écrivent la musique avec une réelle ferveur, avec le feu sacré, avec la foi, trouveront toujours un public qui a une trop haute idée de la musique pour se contenter des diableries habiles d'une boîte à rythme améliorée.