L'herbier d'Alain Louvier
Par Patrick Loiseleur le dimanche 1 février 2026, 09:44 - Concerts - Lien permanent
Cet après-midi au Conservatoire de Paris, nous avons pu assister à une passionnante après-midi consacrée au compositeur Alain Louvier. Ce jeune artiste d'à peine quatre fois vingt ans, brillant et plein d'avenir, était présent et il a partagé avec nous bon nombre d'anecdotes savoureuses. En mai 68, à peine sorti de sa mise en loge de cinq semaines à Fontainebleau pour le Prix de Rome, c'est lui qui a été élu pour représenter les étudiants du CNSM dans les négociations complexes avec Landowski. Vingt ans plus tard, c’est lui qui était aux manettes du même Conservatoire lors de son transfert dans les locaux actuels, porte de la Villette. On ne peut que regretter cette époque bénie où le Conservatoire de Paris était dirigé par des musiciens. Des technocrates sans cœur ni âme semblent les avoir remplacés, et on ne peut pas dire que ça soit une grande réussite.
Mais laissons là la politique et revenons au plaisir d'explorer ensemble le catalogue de ce compositeur spirituel, attachant et touche-à-tout. Tout comme Satie ou Ravel, il est parfois dans la provocation, mais toujours avec élégance et talent.

L’après-midi était structurée en 3 moments (l’étudiant – le directeur – le professeur) permettant de proposer une sélection assez copieuse de son œuvre. Nous avons entendu notamment :
- 5 pièces pour Ondes Martenot intitulées Graphes pour une bonne raison. La partition note les glissandos avec une grande précision sur des papier millimétré. Alain Louvier a expérimenté différentes sortes de courbes (le cercle, la parabole, etc). Il y a même ces étranges boucles, qui ne peuvent pas être interprétées littéralement, car si l’axe horizontal représente le temps et l’axe vertical la hauteur du son (contrôlée à l’aide d’une bague se déplaçant le long d'un câble), alors il faudrait voyager en arrière dans le temps pour les exécuter. Nonobstant la perplexité dans laquelle ces paradoxes temporels m’ont plongé, c’est toujours réjouissant d’entendre le vénérable ancêtre de presque tous les instruments électriques.
- Cromagnon pour Tuba et Célesta, une pièce d’une étonnante délicatesse quoique le titre laisse penser
- Raga pour Ondes Martenot et bande magnétique (mono-modal et avec des passages improvisés) qui sonne un peu comme un impromptu sur un synthé vintage
- Le Sommeil des Amoureux, chanté par Maxime Le Forestier, avec un accompagnement d’orgue en quarts de ton (sur un instrument qui n’existe plus, car il a perdu ses jeux en micro-intervalles). C’est du rock psychédélique assez inclassable mais pas sans poésie.
- Cinq Ephémères pour saxophone soprano et piano, des pièces d'une délicatesse très française, avec de jolies couleurs harmoniques.
- Un des Agrexandrins joué à 6 mains par 3 étudiants du Conservatoire, qui prennent un plaisir visible à aplatir les feutres du Steinway à grands coups de clusters (les fameux agresseurs de Louvier que sont la main à plat, le poing, le tranchant de la main, l’avant-bras, etc), avant d’enchaîner sur des variations beaucoup plus subtiles sur le thème du Roi Dagobert (mi miiii, ré réééé, do doooo).
- Deux pièces pour virginal avec quelques notes accordées en quarts de ton.
- Enfin, Envol d’écailles, pour flûte, alto et harpe, une des pièces les plus populaires de Louvier, chez les flûtistes du moins.
En bonus nous avons eu des pièces courtes composées spécialement pour les étudisnats de violoncelle, de hautbois et de basson, soit comme pièce imposée soit pour la lecture à vue. Ces pièces jouent avec les clichés, comme par exemple la célébrissime ouverture du Sacre du Printemps dans le suraigu du basson. Voilà une tradition centenaire et fort sympathique qui permet aux compositeurs autant qu'aux étudiants de démontrer leur virtuosité, mais qui a finalement produit assez peu d'œuvres ayant trouvé leur chemin jusqu'à la salle de concert. Il n’importe, ces miniatures et inventions sont comme un laboratoire de la musique vivante, la matrice qui permet d’engendrer les œuvres plus ambitieuses.
On ne peut que déplorer les dimensions modestes de cet événement hébergé par la médiathèque. Alain Louvier est également l'auteur de merveilleuses pièces pour orchestre, et il est tout à fait stupéfiant que le Conservatoire n'en ait programmé aucune pour célébrer dignement ses 80 ans. Un insider m'a glissé des éléments d'explication entre deux portes. La directrice aurait, paraît-il, déclaré qu'on « ne célébrait pas l'anniversaire des compositeurs vivants ». Voilà qui me laisse sans voix et je vous laisse, mes chères lectrices, méditer là-dessus.