Lady MacBeth de Mzensk à l'Opéra de Paris

Tout sonne juste dans cette production de Lady MacBeth de Mzensk à l'Opéra de Paris: l'adéquation complète entre la musique, le chant, la mise en scène rend vraiment justice à ce noir chef-d'oeuvre qui faillit emmener le jeune et brillant Dmitri Chostakovitch au goulag.

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Tous les personnages de cet opéra (tiré d'un roman naturaliste de 1865 publié par Nikolaï Leskov, une sorte de Zola russe) sont égaux dans la bassesse morale. Sauf peut-être Katerina, que Chostakovitch et son librettiste ont traité avec une sorte de tendresse, comme une héroïne féministe avant l'heure qui se bat contre un système qui l'enferme et la réduit à la triste alternative entre mourir d'ennui dans un mariage sans joie, ou bien prendre les risques les plus insensés pour un Don Juan de Prisunic (le beau Sergueï) qui n'en vaut clairement pas la peine. Le tout dans un décor d'abattoir industriel parfaitement sordide.

Pour vivre sa passion avec le viril et brutal Sergueï, la bourgeoise Katerina va tout sacrifier. Après avoir assassiné son beau-père d'une manière fort peu élégante (avec une bonne dose de mort-au-rats dans un plat de champignons), elle assassine également son mari, qu'elle étrangle avec un ceinture, et avec l'aide de son amant. Sa tentative d'échapper à ses crimes et de se marier avec Sergeï à l'acte 3 tourne court: quand le corps du mari est découvert, elle avoue tout avant même qu'on l'accuse. 

Le quatrième acte, sombre, désespéré, évoque déjà la tristesse infinie des derniers quatuors et symphonies de Chostakovitch. Dans ce convoi de prisonniers en route pour la Sibérie, la bassesse humaine et la corruption règnent tout autant que dans la bourgeoisie. Sergueï manipule Katerina pour lui extorquer une paire de bas de laine. Il les utilise pour acheter les faveurs d'une autre prisonnière. Katerina attrape sa rivale à bras-le-corps et termine avec elle dans l'eau noire et glacée d'un lac. Rideau.

L'excellent prestation des musiciens de l'orchestre de l'opéra nous permet de goûter la subtilité de tous ces solos qui viennent en contrepoint du chant, du violon à la clarinette basse. Chostakovitch avait déjà totalement trouvé son style avec cet opéra, très souvent ironique et toujours douloureux, dans un univers où toute tentative d'être heureux se transforme en une farce cruelle. La puissance impressionnante de certains tutti se déchaîne dans des scènes clé comme le moment où Sergueï prend Katerina pour la première fois, avec plus de violence que de tendresse. 

En prélude du 4e acte, le premier mouvement du 8e quatuor de Chostakovitch (dans sa transcription par Rudolf Barchaï) a été ajouté. Bien que largement postérieure à l'opéra (écrite en 1960) cette pièce s'y insère très naturellement et donne encore plus d'ampleur dramatique à ce dernier aria ou Katerina chante l'absurdité douloureuse non seulement de la mort, mais de sa vie toute entière.

Saluons le beau travail de toute l'équipe emmenée par le chef d'orchestre Ingo Metzmacher et le metteur en scène Krzysztof Warlikowski. Avec l'incroyable présence d'Ausrinè Stunditè en Katerina dans un rôle très physique (presque aussi exigeant que la Lulu d'Alban Berg), le ténor Pavel Cernoch en Sergueï et la basse Dimitri Ulyanov en Boris, beau-père délicieusement odieux.

Cet opéra doit encore être joué pour plusieurs dates jusqu'au 25 avril, et rediffusé dans certains cinémas en direct. Courez-y, chères lectrices ! C'est noir comme l'eau d'un lac sans fond, et c'est magnifique.

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