Avant de mourir, j'aimerais vous dire...

Hier soir j'ai ré-écouté le quinzième quatuor de Schubert par le Quatuor Alban Berg. Lorsque le silence revint, après quarante minutes de vertige face à la pureté de l'écriture et celle de l'interprétation, je me suis pris à imaginer le jeune Schubert (il n'avait 29 ans !), qui sentait certainement la mort approcher, qui savait peut-être qu'après le décès de Beethoven tout reposait sur ses épaules. Il y a un sentiment d'urgence et presque de panique dans ce quinzième quatuor, qui rompt avec le modèle beethovénien (encore très présent dans le quatorzième quatuor "la jeune fille et la mort") pour nous révéler d'un coup, presque trop vite, tout ce que Schubert voulait nous dire avant de passer la main, avant de passer tout court.

Le quinzième quatuor fut écrit en dix jours seulement, nous apprend Bernard Fournier dans sa monumentale histoire du quatuor à cordes. Lequel dit également: Obsédé par l'idée de la mort, Schubert privilégie une conception du temps qui vise à la fois à éterniser l'instant et à en faire sentir la fragilité

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Ce quinzième quatuor me rappelle un souvenir plus personnel, un des derniers concerts du quatuor Alban Berg à Paris, où cette oeuvre était au programme. Thomas Kakuska, l'altiste des Berg, était déjà bien malade et cela se voyait. Néanmoins très professionnel, il livra une prestation impeccable où pas une note ne manquait, où l'économie des gestes atteignait à l'extrême, par nécessité, pour économiser le peu d'énergie qui lui restait. Et cela était aussi bouleversant que la musique. Ce fut un moment où la musique n'est plus une métaphore de la vie mais la vie elle-même. L'altiste autrichien n'était pas visible lors de la séance de dédicace assurée par ses trois collègues, et il disparut à Vienne quelques mois plus tard (c'était en 2005). Lui aussi avait quelque chose à nous dire avant de mourir, et ce billet est respectueusement dédié à sa mémoire.