Cantus Formus: Belaubre, Bacri, Shamo, Bass, Tchesnokov

Lundi soir (14 janvier 2019) au CRR de Paris nous avons pu assister au premier concert de la série Cantus Formus (littéralement: les chants d'avant) proposée par Nicolas Bacri.

Au menu il y avait:

En guise d'amuse-gueule, 6 pièces extraites de la Poétique du Piano de Louis-Noël Belaubre: Élegie, Bagatelle, Lydienne, Ariette, Choral profane, Caprice. Une musique douce et délicate, qui s'écoute avec grand plaisir et s'oublie presque aussitôt.

Ensuite ce sont les Mélodias de la Melancolia de Nicolas Bacri. Écrites il y a une dizaines d'années pour la soprano Patricia Petibon qui les a enregistrées avec orchestre, présentées ici dans une réduction pour voix et piano. Avec ces mélodies de langue espagnole à la tonalité très sombre (un peu dans le genre "dors bien mon joli bébé ton papa est mort à la guerre et je vais mourir de chagrin")Bacri a composé une musique assez douce, élégiaque, qui a beaucoup de charme. Si la voix de Kumi Sakamoto ne m'a pas séduit complètement, appliquée mais sans grand éclat, le piano de Philippa Neuteboom (que j'ai entendu avec grand plaisir dans la musique de Michel Merlet, mon maître, il y a quelques années).

Viennent ensuite 12 Préludes d'Igor Shamo, compositeur ukrainien dont j'ignorais tout jusqu'à présent. C'est une révélation ! Musique magnifique, pleine de couleurs et de vie, de force et d'énergie, qui évoque selon les moments le meilleur de Debussy, Bartok, Chostakovitch ou Rachmaninoff. Assurément l'oeuvre d'un grand compositeur ! Dimitri Tchesnokov, qui vient de terminer une intégrale de l'oeuvre pour piano d'Igor Shamo qui lui a demandé des années de travail (ne serait-ce que pour arriver à trouver des partitions non éditées dont même la veuve du compositeur n'avait plus de copie), partage le clavier avec un jeune et brillant pianiste, Orlando Bass.

Si vous ne me croyez pas sur parole lorsque je vous dis, chères lectrices, que la musique d'Igor Shamo est supérieurement écrite, écoutez ce prélude ou bien achetez l'album de D. Tchesnokov: vous ne serez pas déçues.

Ensuite c'est Orlando Bass qui présente un Prélude et Fugue de sa composition. Ce tout jeune artiste de 24 ans a fait là une de ses premières tentatives, et c'est assez bluffant. Le prélude commence par un thème atonal et dissonant, mais assez doux, qui va se trouver amplifié par plusieurs variations jusqu'à la catastrophe, représentée par une cascade de clusters (un pour chaque main, dans l'extrême grave et l'extrême aigu) qui débouche sur un retour apaisé du thème initial. Ensuite vient une fugue de Bach qui a été passé à la moulinette, ce qui est plutôt réjouissant à entendre, une sorte d'hommage grinçant et décalé.

Orlando Bass a signé chez Indésens un album regroupant des préludes et fugues d'Amy Beach, Igor Shamo, Szymanovski, Alfred Schnittke, Michel Merlet, Serguei Taneyev, Dimitri Mitropoulos et ... Orlando Bass. J'y reviendrai lorsque j'aurai pu l'écouter ! Ce projet me fait penser au bel album Around the Fugue de Lilia Boyadjieva.

En guise de dessert, nous avons droit à cinq Chants du Goulag de Dimitri Tchesnokov, pour 3 trombones (2 ténor, un trombone basse) et piano. Vous savez, chères lectrices, combien j'aime le trombone, instrument noble et fier s'il en est, pour lequel j'ai écrit plusieurs pièces comme ce quatuor de trombones avec électronique jouée à Liège en 2011. Le compositeur fait grand usage des capacités de du trombone dans le fortissimo (objet de nombreuses blagues parmi les musiciens d'orchestre, et parfois cause de surdité précoce), accompagné de tonitruantes percussions du piano. Je dois avouer que je n'ai pas été complètement séduit, car il ne suffit pas de jouer fort pour exprimer des émotions fortes. C'est un peu plus compliqué que ça ! C'est par la cinquième pièce, intitulé Silence,  où les trombones prennent la sourdine et se mettent à trembler de façon incertaine, que j'ai finalement été le plus touché. Saluons la  belle performance du trio de trombones Blajevitch (Christophe Gervais, Benoît Coutris, Lucas Perruchon), accompagné au piano par le compositeur. Bravo à tous les quatre !




Commentaires

1. Le vendredi 18 janvier 2019, 20:05 par Dimitri THESNOKOV

Bonjour,

merci pour cette belle critique si bien écrite!
C'est sincère et direct!

Cordialement, Dimitri

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