Dusapin, Rihm, Chauris à la Maison de la Radio

Dans le cadre du festival Présences 2019, nous avons pu assister à un somptueux concert d'orchestre à l'Auditorium de la Maison de la Radio ce 14 février 2019, avec des oeuvre de Wolfgang Rihm, Pascal Dusapin et Yves Chauris.

Dans ce temple du son où chaque détail est pensé pour servir la musique, on commence par le Solo n°7 de Pascal Dusapin, sous-titré Uncut,  pour grand orchestre (les bois par 4, et des cuivres somptueux avec 6 cors, 4 trompettes et 4 trombones, un tuba). Nos lectrices se souviennent certainement que nous avons assisté à la création de cette pièce par le Philharmonique de Liège il y a quelques années

Cette pièce commence par une belle fanfare de 6 cors, et se termine sur un tutti fracassant. Avec des percussions métalliques (cloches tubulaires, cymbales antiques, vibraphone) et d'importantes parties de cuivres, c'est le caractère joyeux et triomphant de cette pièce qui me frappe le plus, peut-être aussi parce que les musiciens du Philar' de Radio France sont toujours aussi enthousiastes (je ne peux pas savoir ce qu'ils ressentent individuellement, mais collectivement il se dégage de cet ensemble une belle énergie). C'est aussi une musique d'une grande complexité, qui superpose par moments tellement de plans sonores qu'il vaut mieux l'écouter en concert que sur une chaîne stéréo. Comme toutes le répertoire pour grand orchestre symphonique depuis Malher, me direz-vous, chère lectrice... un point pour vous !

C'est un effectif plus modeste, avec les bois par 2, une seule trompette et un trombone, une harpe, qui accompagne le pianiste Tzimon Barto (lire son interview pour Res Musica) dans le 2e concerto pour piano et orchestre de Wolfgang Rihm. Ce pianiste américain est taillé comme un Hercule de foire (le chef Nicholas Collon a l'air d'un vrai gringalet à ses côtés), mais c'est avec une grande délicatesse qu'il aborde ce concerto qui commence doucement, gentiment, comme une sorte d'improvisation où la clarinette et les cordes répondent aux fragments d'idée proposés par le pianiste, qui les développera plus tard. Une sorte de structure en arche d'un seul tenant car après une section centrale assez animée, la fin revient vers des choses plus douces pour terminer dans un magnifique pianissimo des cordes débouchant sur une note seule du piano, planant dans le vide comme une question... dans cette oeuvre récente (2014) Rihm développe un lyrisme post-sériel qui ne refuse pas la consonance ni la mélodie sans pour autant s'encombrer de références à la tonalité proprement dite. Il le revendique d'ailleurs:  « La tonalité n'est rien qu'un cas particulier de l'harmonie ; je veux dire que dans la série des harmoniques naturels, il y a tous les types d'intervalles, y compris les valeurs intermédiaires, microtonales. Je n’ai jamais vraiment composé de la musique tonale, mais je n'ai pas exclu les premiers rapports d'intervalles fournis par les harmoniques, je ne les ai pas éliminés, j’ai accepté comme matériau de la pensée musicale l’ensemble des proportions » (source: IRCAM)Le caractère chambriste des échanges entre les nombreux solistes de l'orchestre et le pianiste me plaît beaucoup.

En bis, un nocturne de Chopin (le fameux n°20 en ut dièse mineur), exécuté avec une infinie délicatesse par Tzimon Barto.

L'entracte sert à installer une percussion surabondante qui servira dans la pièce d'Yves Chauris. Timbales, grosses caisses et caisses claires; mais aussi piano, célesta, bongos, cloches à vache, marimba, gongs, crécelles, crotales, cymbales suspendues, woodblocks, crécelles, machines à écrire, vibraphone, lion roar (ce petit tambour dont on fait rugir la peau percée au centre en tirant sur une ficelle), cloches tubulaires, et j'en oublie. Ah si, il y a de jolis cailloux blancs frappés l'un contre l'autre. Quant à l'orchestre, l'effectif est pléthorique avec des instruments amusants comme la clarinette contrebasse, le trombone contrebasse (j'adore !), flûte basse, piccolo, cor anglais, etc.

Bien bien bien me direz-vous mais que fait donc Yves Chauris dans sa nouvelle pièce why so quiet avec cet orchestre si imposant ? Eh bien, on y entend plus des sons que des lignes mélodique ou des progressions harmoniques. Toutes sortes de glissandos, de sons inharmoniques ou percussifs (produits par tous les instruments, et pas uniquement par les 6 percussionnistes et leur impressionnant attirail). La maîtrise de l'instrumentation, du geste musical dans tous ses détails pour tous les instruments est impressionnante. J'y ai repéré aussi une technique d'écriture assez prisée par Bruno Mantovani: pour animer un accord de 6 sons mettons, donner à chaque instrument des valeurs courtes avec des périodicités différentes (1 sur 4, 1 sur 5, 1 sur 6, etc) ce qui produit des décalages, des rencontres, une manière intéressante d'animer la texture. Même si le tout s'écoute avec plaisir, j'ai eu un peu de mal à en saisir le fil, à me laisser embarquer dans une narration, une histoire avec un début, un milieu et une fin (de ce point de vue le contraste avec le concerto de Rihm qui est une belle réussite est assez flagrant). Je suis donc un peu resté sur ma fin devant cette grande ouverture qui ne débouche sur rien On ne dépasse pas dans cette pièce la démonstration technique impressionnante mais un peu vaine.

On retrouve ensuite un orchestre un peu moins énorme (avec les bois par 3) pour la dernière pièce, Transitus de Wolfgan Rihm à nouveau (J'ai oublié de le rappeler mais comme vous le savez, chères lectrices, ce festival 2019 est dédié à la musique de Rihm qui malheureusement n'a pas pu faire le déplacement pour y assister en personne, à cause de problèmes de santé si j'ai bien compris). À nouveau je suis frappé par le lyrisme, le naturel, la maîtrise qui se dégage de cette belle pièce pour orchestre, l'équilibre entre le travail sur les masses sonores et les lignes mélodiques des nombreux solos pour tous les instruments. Comment le dire autrement, c'est de la musique magnifique qu'on déguste de bout en bout. Tout ne m'a pas autant séduit dans ce que j'ai entendu de la musique de Rihm, mais ces deux pièces récentes pour orchestre valent vraiment le coup d'oreille.

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