Michel Merlet fête ses quatre fois vingt ans

Pour célébrer dignement l'anniversaire du compositeur Michel Merlet (sans doute le professeur qui m'aura appris le plus de choses en composition, contrepoint, harmonie, analyse et orchestration), le Conservatoire du XVIIe arrondissement proposait un beau concert-hommage ce jeudi 23 mai dernier au Conservatoire du XVIIe arrondissement de Paris.

Le programme, très délicatement choisi, alterne 4 pièces de Michel Merlet avec des morceaux de Maurice Ravel, Florent Schmitt, Olivier Messiaen et Claude Debussy. Une manière très efficace de souligner l'originalité de son oeuvre autant que sa continuité avec la grande tradition française.

Venu pour l'occasion, devant un auditorium plein à craquer, l'adjoint à la culture de la mairie du XVIIe arrondissement rappelle la belle carrière de celui qui fut l'un des derniers, en 1966, à décrocher le concours du Grand Prix de Rome (lequel a été remplacé depuis 1968 par une sélection sur dossiers des candidats à la Villa Médicis). Un des grands pédagogues du Conservatoire de Paris et de l'Ecole Normale de Musique, entre autres, chevaliers des Arts et des Lettres, titulaire de la Légion d'honneur.

Comment caractériser le style musical de Michel Merlet ? Vaste question, je me contenterai de quelques observations toutes subjectives. Pour moi, c'est un compositeur de son temps, synthétique ou syncrétique, qui prend en compte les apports de la musique sérielle ou des modes de Messiaen, et rend hommage aux grands maîtres de la tradition (Mozart, Bach, Chopin) sans pour autant les pasticher. D'une écriture savante et même virtuose, sa musique est assez redoutable pour les interprètes. Elle est exigeante pour l'auditeur également, qui doit rester attentif pour en profiter pleinement. Mais l'amateur est pleinement récompensé par la richesse et même la profusion de l'invention mélodique, la rigueur de la construction, la beauté des couleurs instrumentales et harmoniques, le foisonnement du contrepoint.

Le programme commence par la Sonate pour piano et violon opus 6, mise en miroir avec un mouvement de la Sonate de Ravel pour la même formation. Cette Sonate de facture classique comporte 4 mouvements: un allegro initial de forme sonate, une fugue où les pizzicatos du violon de Luc Héry répondent au toucher léger de la pianiste Marie-Josèphe Truys, un très beau mouvement lent suivi d'un éblouissant finale. Cette sonate n'utilise quasiment pas la musique tonale, sans que cela choque les oreilles contemporaines: les couleurs harmoniques me font penser à la musique d'Alban Berg par moments.

En deuxième partie, c'est Une Soirée à Nohant op. 30 pour Violoncelle et piano, interprété par Pierre Strauch, toujours avec Marie-Josèphe Truys au piano. La pièce commence avec un mi mineur plutôt romantique et rêveur, avant d'enchaîner sur des figures beaucoup plus virtuoses au violoncelle comme au piano (il existe une version pour violoncelle et orchestre de cette Soirée à Nohant que je recommande chaudement à nos lectrices).

Cette pièce est mise en miroir avec le Chant élégiaque en la mineur de Florent Schmitt, une pièce magnifique que j'entends pour la première fois : pourquoi les violoncellistes la jouent-ils aussi rarement, alors qu'ils ressassent sans fin l'Élégie de Fauré ? Mystère.

Ensuite, Patricia Nagle à la flute interprète la Chaconne op. 16. Dans cette pièce, je suis frappé par l'équilibre entre le sérieux de l'écriture qui respecte le cadre strict de la forme Chaconne et la liberté de l'invention mélodique, la sensualité de l'écriture pour flûte très bien mise en valeur. Patricia Nagle et Marie-Josèphe Truys nous offrent ensuite le Merle Noir d'Olivier Messiaen dans une très belle interprétation aussi virtuose que sensible.

Enfin, c'est le Trio op. 24 de Michel Merlet que nous entendons. Ce trio pour violon, violoncelle et piano est prévu pour que la flûte puisse remplacer le violon, et le clavecin le piano. Nous entendons le 3e mouvement avec violon et le 4e mouvement avec flûte (à moins que ça soit l'inverse si ma mémoire me joue des tours). La Passacaille reprend le motif de la Passacaille et Fugue pour orgue en ut mineur BWV 582 de Jean-Sébastien Bach. Michel Merlet pense qu'on peut harmoniser un motif mélodique dans n'importe quelle tonalité, et que plus on s'éloigne de la tonalité "naturelle" de ce motif, plus cela sonne moderne ou contemporain, dans le sens où les harmonies sont plus complexes et plus tendues. Il en donne l'illustration éclatante dans cette Passacaille dont le motif principal, toujours clairement audible dans ces différentes métamorphoses, est intégré à une texture polyphonique d'une grand virtuosité et d'une vraie richesse harmonique.

L'oeuvre de Michel Merlet est suivi par deux mouvements du Trio de Claude Debussy. Il s'agit là d'une oeuvre de jeunesse, de bonne facture mais d'un style pas très personnel, bien moins avancé que le génial Trio de Ravel pour la même formation (piano, violon et violoncelle).

Sur la traditionnelle photo de famille qui clôt le concert (avec de gauche à droite: Luc Héry au violon, Marie-Jopsèphe Truys au piano, Pierre Strauch et Pauline Bartissol au violoncelle, Patricia Nagle à la flûte, et Michel Merlet),

observez comme le compositeur se tient modestement sur le côté, tourné vers les interprètes qu'il congratule davantage que vers le public qui l'applaudit chaleureusement. Car ce grand musicien ajoute une modestie presque excessive à toutes ses autres qualités. Souhaitons-lui tous les succès qu'il mérite pour les vingt prochaines années ! Car ce que montre ce concert-hommage c'est surtout l'éternelle jeunesse de la musique française, qui ne cesse de se réinventer de se renouveler.

Commentaires

1. Le mercredi 29 mai 2019, 21:30 par Klari

Hello !

"pourquoi les violoncellistes la jouent-ils aussi rarement, alors qu'ils ressassent sans fin l'Élégie de Fauré ? Mystère."

Mystère ? Pas sûr ! J'ai tendance a penser que son 'vive Hitler' a Pleyel a joué en sa défaveur.

2. Le samedi 1 juin 2019, 21:36 par Papageno

Merci pour l'information ! J'avoue que je ne connais pas bien Florent Schmitt, ni sa vie ni son oeuvre, et que j'ignorais sa participation au Groupe Collaboration et sa condamnation en 1944 à une interdiction de faire jouer ou éditer sa musique pendant un an. Cela étant dit, on continue à publier et à lire les romans de Céline ou encore l'histoire de la musique de Lucien Rebatet (et ces deux-là se sont mouillés bien plus que Schmitt j'ai l'impression avec le régime de Vichy).

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