Un soir de demi-brume à Londres... pour orchestre de chambre. Partition enfin disponible !

Le temps ne passe pas, il court, il s'envole, il s'enfuit comme le plus impudent des voleurs... Lorsque j'ai écrit cette pièce pour orchestre de chambre (12 instrumentistes) intitulée Un soir de demi-brume à Londres pour la classe de composition du conservatoire de Liège, j'étais tellement débordé que j'ai à peine jeté quelque mots dans un billet pour annoncer trois concerts d'un coup. Pourtant, j'en aurais eu des choses à dire sur cette pièce que je mettrais sans doute dans le top 5 de celles que j'ai le mieux réussies jusqu'à présent.

La genèse de l'oeuvre tout d'abord: écrite en mars-avril 2012, première exécution publique le 14 juin 2012. Le titre de cette pièce est un vers de la Chanson du mal-aimé de Guillaume Apollinaire, écrit en 1903 et publié en 1913 dans le recueil Alcools. Cette pièce est une commande de la classe de musique de chambre du Conservatoire de Liège dans le cadre d'un hommage au Pierrot Lunaire d'Arnold Schoenberg.

En guise d'hommage j'ai repris un motif de trois notes qui font la base de la huitième des 21 chansons du Pierrot Lunaire (une passacaille intitulée Nacht):

Un tierce mineure ascendante suivie d'une tierce majeure descendante. En cours d'analyse j'avais pu constater que Schönberg dérive à la fois les lignes mélodiques et l'accompagnement de ce même motif, ce qui crée un puissant sentiment d'unité dans la pièce. Tous les matériaux que j'utilise dans Un soir de demi-brume à Londres sont donc dérivés de ce motif par divers transformations: transposition, inversion, rétrograde, augmentation et diminution, projection sur un mode ou une gamme (par exemple sur les touches blanches du piano).

Passons sur les détails techniques: j'ai conçu cette pièce comme un ouverture d'opéra, un opéra qui reste à écrire et dont le texte serait fourni par la génialissime Chanson du mal -aimé de Guillaume Apollinaire. C'est un poème qui, outre le fait qu'il pourrait prétendre sans rougir au titre de plus beau texte de toute la littérature de langue française, joua un rôle particulier dans ma vie. Adolescent, j'ai appris par coeur ses soixante strophe de cinq octosyllables. Quelques années plus tard j'ai séduit ma future épouse en lui récitant le texte de mémoire. Elle n'attendait sans doute pas ça d'un "matheux" qui sortait tout juste de sa prépa scientifique ! Et en juin 2012, tout absorbé par mon travail je n'ai pas réellement vu qu'elle préparait discrètement sa sortie de la scène conjugale, qui se fit avec pertes et fracas en août de la même année. Ma bien-aimé m'a bien mal aimé cette année-là ! Est-ce une coïncidence, une prémonition, ou une prétérition, je vous laisse le supputer et l'apprécier. 

Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Que tombent ces vagues de brique
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d'Égypte
Sa soeur-épouse son armée
Si tu n'es pas l'amour unique

(...)

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébluleuses

Guillaume Apollinaire (1903)

Une ouverture d'opéra, donc, qui présente donc brièvement des thèmes musicaux et des atmosphères émotionnelles contrastées, qui seront développés plus tard dans la même soirée. Nous avons donc du brouillard (au début), représenté par de doux clusters à 7 sons (piano, vibraphone, et les instruments mélodiques pianissimo). Nous avons le suspense de la poursuite (une sorte de fugato utilisant une série de douze sons, hommage à Schönberg oblige) (0'40'') débouchant sur le drame. Nous avons une sorte de danse parodique et grinçante représentant vaguement le pharaon, suivies d'évocations de la lutte (1'37''). Et puis nous avons une coute évocation de la Voie lactée, ô soeur lumineuse (2'43''). Sur un fond harmonique hypertonal qui marie ré et la bémol majeurs, le cor chante un air qui sonne quasiment romantique, mais qui reste bien sûr basé sur notre fameux motif. Il est rejoint par le hautbois puis le trombone, avant le retour du silence et du brouillard londonien (3'40'').

Les minutages sont ceux de l'enregistrement de la création (le 14 juin 2012 à la philharmonie de Liège donc, avec les étudiants du Conservatoire de Liège dirigés par Toon Fret, dont votre serviteur tenant la partie d'alto). J'en profite pour remercier mes ex-camarades du Conservatoire qui se sont prêté de bonne grâce à l'exercice et ont interprété par moins de 7 créations pour orchestre de chambre ce jour-là.

Au moins, il n'y a pas de quoi s'ennuyer pendant les 5 minutes que dure cette ouverture. Quant à moi j'ai enfin trouvé le temps, 5 ans après (!) de publier la partition sur le site Tamino Productions.

Je ne sais trop quand cette pièce sera reprise, car il faut mobiliser pas mal de monde, sans pour autant que ça corresponde aux formations chambristes ou symphoniques les plus courantes, tout ça pour 5 minutes de musique. Mais retrouver cette ouverture prometteuse qui se termine bien trop vite m'a donné envie de me mettre au travail pour porter en musique l'intégralité la Chanson du mal-aimé. Et cette fois-ci, chères lectrices, je n'attendrai pas cinq ans pour vous tenir au parfum de mes projets. Promis !

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