mercredi 10 juillet 2013

La scandaleuse stupidité du gouvernement hollandais

Pour continuer sur le même sujet (et sur le même blog), les Néerlandais sont en train de fermer la plus grande bibliothèque d'enregistrements d'Europe (celle de la Radio publique), tandis que l'orchestre de chambre rattaché à la même radio donnait son dernier concert. Je l'ai déjà écrit dans ce journal: il faut des années pour constituer une belle phalange orchestrale; si on arrivait à maintenir des orchestres en activité en 1943, serait-on incapables de le faire en 2013 faute de moyens financiers ?

Quand on sait que par ailleurs la famille royale des Pays-Pas dont le patrimoine serait estimé entre 300 millions et 5 milliards, touche 40 millions d'euros de dotation par an, on se dit que ce n'est vraiment pas l'argent qui manque dans ce pays qui figure parmi les plus prospères de la zone Euro. Il y a vraiment de quoi être écoeuré. Est-ce un restant de culture calviniste qui cause un tel mépris pour la musique ? Est-ce une idéologie hostile par principe à toute projet artistique ce qui serait public et financé par l'impôt ? Est-ce de la stupidité pure et simple ?

Quand on voit le nombre de visiteurs que le musée du Louvre attire à lui seul, on ne peut que se féliciter que l'État n'ait pas bradé les trésors inestimables qu'ils renferme pour boucher les trous du budget lors des années difficiles qui n'ont pas manqué au XIXe et au XXe siècle.

Il faut le répéter encore une fois: la culture ne coûte vraiment pas cher, comparé aux autres budgets publics. Elle crée des richesse matérielles (du PIB si vous préférez) grâce à un effet de levier important (tourisme, hôtellerie), mais aussi des richesses matérielles qui sont peut-être plus importantes encore. Vous savez, ce petit quelque chose qui fait que parfois on a l'impression d'être un peu plus qu'une bande de singes avides et crasseux en train de bousiller notre écosystème. Quand on écoute Mozart, Liszt ou Dutilleux, on a parfois l'impression que peut-être, il existe une civilisation, un beau et grand projet qui nous dépasse, une harmonie divine dans laquelle chacun de nous aurait sa place...

Supprimer un orchestre pour économiser des crottes de nez, c'est comme si je te dis tu te rases la tête pour économiser du shampoing. Non mais allô quoi !!!

mardi 9 juillet 2013

Gergiev et Temirkanov soutiennent l'orchestre de la radio-télévision grecque

Lu sur le blog (anglophone) de Norman Lebrecht, la lettre de soutien de deux stars russes de la direction d'orchestre - Valery Gerviev et Yuri Temirkanov - aux musiciens de la radio-télévision d'État grecque, qui attendent toujours d'être fixés sur leur sort.

Certains de leurs arguments sont très forts: ils rappellent notamment que même dans les heures les plus sombres de la crise qui a suivi la chute du communisme, les orchestres russes ont continué de fonctionner (et en Europe, c'est vrai de la plupart des orchestre pendant les années de guerre, pourrait-on ajouter). Ils ajoutent encore qu'un pays sans culture est un pays sans futur, et que la destruction d'un tel ensemble porterait un coup fatal à la culture et au prestige de la Grèce parmi les nations civilisées, sans rien résoudre au plan économique bien sûr. 

A propos des orchestres de la radio néerlandaise, j'avais déjà écrit pour ma part que les économies réalisées sont insignifiantes à l'échelle du buget d'une nation. Contrairement aux avocats ou aux joueurs de tennis, les musiciens professionnels (dans le monde du classique au moins) sont des experts singulièrement peu onéreux. Les musiciens d'orchestre sont des artistes qui fournissent des efforts considérables pour arriver à l'excellence et se contentent en échange du salaire d'un employé de mairie. Loin de moi l'idée de dénigrer les employés de mairie, mais j'ai tout de même l'impression que la sympathique dame qui m'a aidé à remplir mon dossier de renouvellement de passeport n'avait pas fourni autant d'efforts ni surmonté autant de barrières pour décrocher et conserver son job qu'un artiste qui joue du violoncelle ou du trombone professionellement. Et qu'elle ne subissait pas les mêmes contraintes comme de travailler tard le soir ou encore le dimanches et jours fériés.

C'est donc un sentiment d'injustice et d'absurdité particulièrement fort qui m'étreint lorsque je vois que des formations symphoniques qui existent depuis des décennies, qui fournissent un service public d'accès à la culture pour tous avec un budget des plus modestes, sont menacés de mort par des bureaucrates sans conscience. Si l'on n'a plus ni musique ni poésie ni littérature, si l'on n'a plus accès à notre propre histoire, c'est la pire des dictatures qui nous attend. Car un objectif prioritaire de tous les dictatures a toujours été d'effacer la mémoire et la culture des peuples afin de mieux la manipuler. C'est pourquoi il faut écrire aux dirigeants de la Grèce (je ne veux pas parler du gouvernement ni du parlement grecs mais des fonctionnaires du FMI et de la Commission Européenne) pour leur redire: Oui à la culture pour tous, non au culte du veau d'or !

dimanche 16 juin 2013

Un nouveau départ

Je garderai un souvenir très ému de ce récital de fin d'études à Liège. Il marque symboliquement la fin d'un parcours de cinq ans jalonné d'obstacles, de découvertes, de rencontres. Si je n'ai pas pu programmer quelques pièces récentes qui me tenaient à cœur, comme celle que j'ai écrite pour 13 altos ou encore Khronos pour deux pianos, en réunissant quelques amis, j'ai tout de même pu proposer un programme de musique de chambre instrumentale et vocale assez présentable. Je suis infiniment reconnaissant à mes amis Yseult Kervyn de Meerendre, Philippe Hattat-Colin, Jacques L'Oiseleur des Longchamps, Brigitte Foccroule, Vincent Royer et Rudy Mathey d'avoir rendu ce moment unique et très émouvant en plus d'avoir fourni des prestations professionnelles du meilleur niveau.

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Le jury m'a accordé une « cote » tout à fait honorable et surtout prodigué des conseils bienveillants mais justes et lucides. Pierre Bartholomée en particulier m'a encouragé à toujours chercher à aller au-delà de ce que je sais déjà faire et que je maîtrise déjà bien. À m'appuyer sur la maîtrise technique que j'ai acquise sans jamais m'en contenter. Tout un programme...

C'est un moment important de ma vie de compositeur, cependant ce n'est ni un point culminant ni un point final. J'ai maintenant un réseau en Belgique, des contacts qui sont aussi des amis, des projets pour les années à venir.

Il faut mourir pour renaître, quitter sa vieille peau pour compléter sa mue. Hasard ou fatalité, cette année qui a vu mes premiers succès comme compositeur professionnel (un prix au rencontres de Cergy-Pontoise, une commande rémunérée pour le festival d'Auvers-sur-Oise en 2014) aura également vu l'écroulement de mon couple et du projet de famille qui occupaient une place centrale dans ma vie depuis que j'ai l'âge de voter ou presque. Des pièces comme La Victoire de Guernica expriment surtout le travail de deuil pour m'habituer à une nouvelle vie en l'absence de celle que j'aimais comme un fou et que j'aime toujours en dépit de toute logique. Bien qu'elle soit moins spectaculaire vue de l'extérieur, la dévastation intérieure que j'ai connue n'est pas moins grande que celle qu'ont sans doute expérimentée les survivants de Guernica au matin du 27 avril 1937. Comme eux j'ai appris une leçon essentielle, celle de l'espoir qui ne meurt jamais, celle de la joie qui se cache dans l'expression même de la douleur. J'ai reçu ce qu'on gagne sans même en être conscient chaque fois qu'on perd quelqu'un qu'on aime.

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Comme le montagnard qui atteint un col après une rude ascension, ce moment est pour moi celui où l'on souffle un peu, où l'on jette un regard rapide sur le chemin parcouru et la vallée traversée avant de se tourner à nouveau vers l'ascension qui se poursuit. Je garderai toutes sortes de souvenirs du conservatoire de Liège : il y eut des moments comiques, agréables, difficiles ou même douloureux, mais c'est avant tout la gratitude qui domine. J'ai envie de remercier mes professeurs mais aussi tous les étudiants qui m'ont aidé d'une façon ou d'une autre, parfois sans même le savoir... pour ne citer qu'un seul nom, il suffit de voir le clarinettiste Rudy Mathey en scène pour prendre une sacrée leçon de musique. Quelle présence en scène, quelle intensité dans le jeu ! J'ai eu la chance de collaborer avec lui sur plusieurs projets et j'espère que nos chemins se croiseront à nouveau. Il y a bien des choses qu'on pourrait déplorer ou critiquer au Conservatoire de Liège, mais il y a aussi une énergie, un bouillonnement créatif, une liberté qu'on ne trouve pas ailleurs. L'esprit d'Henri Pousseur imprègne encore les murs...

Il y a cinq ans, j'étais fébrile, insatisfait, tendu : je savais où je voulais aller mais pas quel chemin emprunter. La souffrance causé par le décalage entre ma vie professionnelle et mes aspirations profondes, refoulées mais irrépressibles, était intense. Les absurdes limites d'âge des conservatoires français et certaines rencontres déterminantes comme celle de Pierre-Henri Xuereb m'ont conduit vers un chemin détourné, parsemé de difficultés qui m'ont sans doute davantage aidé à grandir que les parcours mieux balisés et plus faciles. Je suis aujourd'hui calme, heureux, déterminé ; j'ai gagné une nouvelle famille constitué des quelques fous qui mettent le meilleur de leur énergie au service d'une musique qui ne vise ni le succès commercial ni la séduction immédiate, car elle s'est fixée des objectifs bien plus élevés. Une musique qui cherche à émouvoir au plus profond de l'âme, à exprimer des vérités si secrètes et si importantes qu'on ne peut les dire avec des mots. Une musique qui mérite qu'on lui consacre sa vie.

À tous mes amis de Liège : un immense merci à chacun de vous. Restons en contact. À tantôt !

(photo: Statue d'Albert 1er a Liège, par L'Oiseleur des Longchamps)

vendredi 16 novembre 2012

Olivier Greif par Emanuelle Bertrand

Ce matin sur France Musique, la violoncelliste Emanuelle Bertrand parlait du compositeur Olivier Greif, disparu en 2000, dont elle était assez proche, et dont elle défend la musique avec la chaleur et l'engagement qui la caractérisent. Une émission que je vous invite à revoir et réécouter en suivant ce lien. Avec son inimitable sourire, elle y raconte notamment la très émouvante histoire du "poilu", un violoncelle fabriqué pour Maurice Maréchal par deux ébénistes avec des morceaux de récup' dans les tranchées en 1914-1918.

samedi 10 novembre 2012

Sibelius: mort d'un logiciel

Comme on l'a appris récemment sur le site sibeliususers.org, l'équipe de développeurs de Sibelius qui avait été licenciée sans ménagement par la holding Avid (laquelle avait racheté Sibelius à ses fondateurs en 2006), a été embauchée par Steinberg (filiale de Yamaha).

C'est bien sûr une bonne nouvelle pour les développeurs, ainsi que pour les utilisateurs de Steinberg, bien qu'on ne sache pas encore si la firme si l'inventeur du standard VST compte améliorer l'éditeur de partitions intégré à Cubase ou développer un produit indépendant. Ça n'est pas une bonne nouvelle pour les utilisateurs de Sibelius, qui devront sans doute faire leur deuil de leur éditeur de partitions préféré. Les financiers qui dirigent Avid n'ayant pas compris que c'est l'équipe d'experts qui fait la valeur d'une projet logiciel, et non le code source, ce beau produit est condamné à stagner ou à régresser face à la concurrence.

Dans un message publié sur Facebook, Derek Williams annonce la fin de la campagne de communication des utilisateurs de Sibelius à l'intention du management d'Avid, assorti de commentaires personnels non sans pertinence. Il remarque notamment que les fichiers créés avec des logiciels des années 1990 sont impossibles à ouvrir avec les outils disponibles aujourd'hui, et que le papier reste le support le plus durable et robuste pour conserver la musique. (le fichier PDF arrive sans doute en second, NdPapageno). Et souhaite que les nouveaux outils développés par Daniel Spreadbury et son équipe utilisent un format de fichiers ouvert et standardisé comme MusicXML (lequel est supporté par les dernières versions de Sibelius et Finale, mais aussi par Musescore, qui est gratuit, open source et fonctionne très bien quoiqu'il reste moins puissant que les deux logiciels commerciaux déjà cités).

On ne peut que l'approuver, tant la pérennité des documents électroniques et les formats propriétaires sont antinomiques. Les petites mains dans les maisons d'édition, qui s'arrachent les cheveux en essayant sans succès d'ouvrir un document sauvé par la version australienne de Word 97 avant de finalement re-scanner le document imprimé, en savent quelque chose.

Aujourd'hui comme hier, le seul combat qui compte pour les utilisateurs est la défense des formats ouverts et des standards qui permettent que les précieux fichiers ayant coûté à leurs auteurs des centaines ou des milliers d'heures de travail restent disponibles dans le futur. Payant ou gratuit, aucun logiciel ne devrait utiliser de format de sauvegarde qui ne serait pas publiquement documenté et par conséquent facilement accessibles avec d'autres logiciels présents ou à venir. 

mardi 18 septembre 2012

Rowan Atkinson, ce génie

Tout clown qui se respecte se doit d'être un musicien. Quoi de mieux que la musique pour donner du tempo à un gag, susciter les attentes du public pour mieux les détromper ? Et il se peut que l'inverse soit également un peu vrai ! En tout cas, beaucoup de musiciens pourraient trouver de l'inspiration, après s'être bien défoulé les zygomatiques, dans le jeu de Rowan Atkinson, sa manière d'établir le contact avec les autres musiciens et bien sûr avec le public.

Il y avait bien sûr la séquence d'ouverture des Jeux Olympiques 2012, que le monde entier a vu (et pour une fois ça n'est pas une métaphore), qu'on trouve sur ioutioube comme de juste (la capacité des sites de partages de vidéo à enregistrer et restituer la mémoire collective est tout simplement hallucinante). La performance de celui qu'on connaît surtout sout le nom de Mr Bean, qui s'escrime sur une seule note au synthétiseur, n'est pas sans rappeler bien sûr l'extraordinaire sketch de Jacques Villeret comme percusionniste chargé de la caisse claire dans le Boléro de Ravel 

La virtuosité avec laquelle l'acteur contrôle ses expressions faciale vaut celle de n'importe quel violoniste, et véhicule une gamme d'émotions presque aussi large qu'un concerto.

Mais Rowan Atkinson, pour revenir à lui, ne dédaigne pas non plus prendre la baguette, et pour la bonne cause, en dirigeant un brass band de l'armée du Salut par exemple:

C'est drôle, tendre, léger et sans une once de vulgarité (on ne peut pas forcément en dire autant de tous les sketches de l'acteur anglais dont je suis pourtant un fan inconditionnel). Et je connais des chefs d'orchestre qui seraient bien inspirés de prendre des cours avec lui pour apprendre à créer le contact et la complicité avec les musiciens. Vous voulez des noms ?

vendredi 17 août 2012

Avid licencie les développeurs de Sibelius et s'attire la colère des utilisateurs

Sibelius est le nom du plus célèbre compositeur finlandais, mais c'est aussi celui d'un logiciel d'édition de partitions, l'un des deux meilleurs qu'on puisse trouver (l'autre étant Finale de MakeMusic qui existe depuis plus longtemps). C'est aussi la success story d'une start-up créée par deux jumeaux qui ont réussi en quelques années à tailler des croupières à leur principal concurrent et à passer du statut d'outsider à celui de référence. Ce succès s'explique avant tout par les qualités du logiciel qui est sans doute l'une des IHM les plus élégantes et les plus efficaces que j'ai jamais utilisé (et je passe plus ou moins mes journées à utiliser ou écrire des logiciels sur toutes les plate-formes depuis 15 ans).

Sibelius a été racheté en 2006 par Avid, un groupe surtout connu comme le vendeur de Pro Tools. Et l'on a appris récemment qu'Avid a licencié toute l'équipe de développement de Sibelius, basé à Londres, à proximité des utilisateurs car Londres demeure la capitale mondiale de la musique pour l'image (cinéma, télévision, publicité). Dans le but de les remplacer par une autre équipe basée en Ukraine apparemment.

Pas besoin d'être un expert de l'industrie du logiciel pour savoir combien cette décision est désastreuse. L'expertise est une chose rare et le capital le plus précieux d'une entreprise de logiciels, bien avant le code source du logiciel lui-même. Il ne suffit pas de trouver des gens diplômés et expérimentés pour monter une bonne équipe, et il ne suffit pas d'avoir une bonne équipe pour développer un bon logiciel. Les logiciels sont des produits d'une telle complexité qu'on a vu bien souvent des projets coûtant des années et des millions déboucher sur des produits tout juste bons à jeter. Les anecdotes de ce genre abondent dans l'industrie du logiciel, et comme tout développeur tant soit peu senior j'ai connu un certain nombre de projets qui sont allés dans le mur dans mon entourage professionnel immédiat.

En supposant qu'Avid trouve des développeurs compétents en Ukraine (ce qui est fort possible) ces ingénieurs vont créer deux bugs à chaque fois qu'ils essaieront d'en corriger un, simplement parce qu'ils ne maîtriseront pas les subtilités du code source. De plus ils souffriront d'éloignement par rapport aux utilisateurs et risquent de passer du temps sur des fonctionnalités que personne ne réclame tout en négligeant les bugs qui font râler tous les utilisateurs. Une des grandes qualités de Daniel Spreadbury et son équipe était la proximité avec les utilisateurs, notamment par le biais des forums du support technique.

Il y a donc tout à craindre que les prochaines versions de Sibelius ressemblent à celles de Pro Tools: à part le numéro de version, le support ce nouveaux matériels ou systèmes d'exploitation, aucune nouveauté à attendre et des bugs qui ne seront jamais corrigés. On peut même raisonnablement attendre qu'avec l'entropie naturelle que j'ai mentionné le produit devienne de plus en plus buggué avec le temps.

Sans même parler de l'aspect moral (mettre à la porte une équipe ayant connu une réussite aussi impressionnante et produit un logiciel des plus rentables) c'est donc une décision de management catastrophique, une balle dans le pied, mais tirée avec un lance-roquette. Au point de susciter la colère des utilisateurs qui se sont regroupés sur des sites internet comme sibeliususers.org ou sur facebook pour faire savoir leur inquiétude au management d'Avid. A bon entendeur...

mardi 31 juillet 2012

Pause estivale

Pendant que le journal de Papageno observe une pause estivale qui ne rime pas avec farniente au bord de la mer en Toscane mais plutôt avec gros travail à finir avant le 20 août, voici pour nos lecteurs une petite douceur, avec une improvisation au piano de Frank Bovet, assez dépouillée, fort bien construite autour d'un motif de trois notes, et qui s'écoute sans déplaisir aucun:

Rendez-vous à la rentrée, chers lecteurs, pour de nouveaux billets qui piquent et qui grattent au sujet de la musique qui en fait autant.

dimanche 20 mai 2012

L'adieu à Dietrich Fischer-Dieskau

Dietrich Fischer-Dieskau, l'immense baryton allemand, nous a quitté il y a deux jours, le 18 mai. N'ayant pas eu la chance de l'entendre en concert, il fait partie des artistes comme Glenn Gould que j'aurai connu à travers le disque seulement. Notamment son intégrale des lieder de Schubert (avec Gérald Moore, en trois volumes chez Deutsche Gramophon). Il y en existe de très beaux disques de Schubert par une multitude d'autres chanteurs et pianistes, mais par la fluidité des lignes mélodiques, la perfection de la diction, l'élégance et la pudeur dans l'expression, celle-ci demeure ma référence. En revenant quinze ans plus tard, j'y retrouve intactes les émotions de l'adolescence. Et ce je-ne-sais-quoi dans la musique de Schubert et qui désarme toutes nos barrières et parle à notre coeur, de la façon la plus simple et la plus naturelle.

Les artistes ont souvent une vie bien difficile, même lorsqu'ils connaissent le succès. Mais il trouvent dans leur consolation dans cela même qui cause de leurs tourments, le travail acharné, la recherche éperdue de la perfection. Et trouvent parfois une pépite d'éternité qu'ils partagent avec nous.

Ayant un peu de mal à trouver les mots aujourd'hui, j'emprunterai pour terminer ce billet ceux du poète Franz van Schober:

An die Musik

Du holde Kunst, in wieviel grauen Stunden, 
Wo mich des Lebens wilder Kreis umstrickt, 
Hast du mein Herz zu warmer Lieb entzunden, 
Hast mich in eine beßre Welt entrückt !

Oft hat ein Seufzer, deiner Harf' entflossen, 
Ein süßer, heiliger Akkord von dir 
Den Himmel beßrer Zeiten mir erschlossen, 
Du holde Kunst, ich danke dir dafür !


À la musique

Art tant aimé, en combien d’heures grises,
pris dans les liens du furieux cercle de la vie,
as-tu rallumé dans mon cœur l’étincelle de l’amour,
m’as-tu ravi pour un monde meilleur !

Bien souvent un soupir, échappé de ta harpe,
Un doux, un saint accord venant de toi
M’a ouvert le ciel des temps meilleurs,
Art tant aimé, pour cela, ma gratitude !

(merci à Anne Lapasset pour la traduction)

...et bien sûr les notes à Messieurs Franz Schubert, Dietrich Fischer-Dieskau, et Gerald Moore:

Fichier audio intégré

samedi 21 avril 2012

Vous avez dit imposteurs ? (retour sur l'affaire Bogdanov)

Par une amusante coïncidence, j'ai reçu un courrier électronique signé Grichka Bogdanov le même jour où le lisais dans Le Monde un article sur les pressions exercées par les Bogdanov sur les scientifiques qui contestent la valeur de leurs travaux. Il me pose les questions suivantes:


Que savez-vous de nos travaux ? De nos livres ? De notre sincérité ? De la réalité des attaques déloyales dont nous sommes les victimes - en raison même de notre présence médiatique - depuis des années de la part d'une cohorte de scientifiques plus malveillants (et malhonnêtes) que compétents pour nous juger ?

Autrement dit : de quel droit osez-vous, sereinement, nous traiter d'imposteurs et vous faire ainsi le relais actif, à votre tour malveillant, d'une oeuvre douloureuse de destruction concernant nos personnes ?

Ce courrier en réaction à un billet consacré à un autre sujet où je mentionnais leur nom en passant, accompagné effectivement du mot "imposteurs". Questions qui méritent une réponse argumentée, et pourquoi pas publique puisque ce billet était public lui aussi.

Il se trouve qu'avant de me consacrer à la musique j'ai quelque peu étudié les sciences, jusqu'à décrocher un doctorat en informatique à Orsay. La physique n'est pas ma spécialité, juste un objet de curiosité pour moi: je suis avec une certaine attention les expériences récentes pour rechercher le boson de Higgs, ou sur ces neutrinos de l'expérience OPERA qui paraissent voyager plus vite que la lumière, au grand étonnement des chercheurs ayant fait les mesures. Lesquels ont réagi comme de bons scientifiques, c'est à dire qu'ils ont vérifié et re-vérifié le matériel, le protocole de synchronisation des horloges, les mesures avant de publier les résultats en admettant "on ne sait pas les expliquer". Aux dernières nouvelles, des problèmes de câbles et de synchronisation GPS pourraient être suffisants pour expliquer les 60 nanosecondes manquantes. Le responsable de l'expérience, Antonio Ereditato, n'en a pas moins démissionné le mois dernier. Il a déclaré à la BBC:

"We tried to find all possible explanations for this," he said.

"We wanted to find a mistake - trivial mistakes, more complicated mistakes, or nasty effects - and we didn't.

"When you don't find anything, then you say 'well, now I'm forced to go out and ask the community to scrutinise this'."

Je mentionne cette histoire car elle illustre bien le rôle central que joue l'éthique dans la travail des chercheurs.

La recherche scientifique est un métier excessivement difficile et ingrat. Pour vous en persuader, chers lecteurs de ce blog, plutôt que de puiser dans ma propre expérience, je vais vous parler d'une thèse de physique que j'ai observée d'assez près tout de même car c'était celle de mon frère. Il a travaillé sur les lasers et réussi à reproduire une expérience menée par une équipe (danoise, je crois me souvenir) visant à produire des lasers d'une longueur d'onde particulière dans le domaine des XUV, c'est à dire entre les rayons X et les ultra-violets.

Comme vous le savez peut-être, la longueur d'onde d'un rayon laser (sa couleur lorsqu'il est dans le domaine du visible) dépend du matériau, car les longueurs d'onde émises sont directement liées au saut d'un niveau d'énergie à un autre. Les lasers XUV ont beaucoup d'applications potentiels (ne serait-ce qu'améliorer la finesse gravure des micro-processeurs) mais il reste de larges bandes dans le spectre qu'on ne sait pas produire.

J'ai pu visiter l'installation utilisée par l'expérience. Un mélange très réjouissant de machines très sophistiquées qui coûtent plus cher qu'un Ferrari et de tuyaux de plastique assemblés avec du scotch. Il y avait notamment de gros condensateurs destinés à produire une décharge de l'ordre du million de volts pendant une micro-seconde, le dispositif d'émission laser proprement dit et un autre dispositif pour observer les rayons produits. L'ordinateur qui servait à rédiger la thèse était isolé dans un coin par une cage de Faraday, ce qui ne l'a pas empêché de lâcher au bout de deux ans. Faute de matériel existant sur le marché pour mesurer la longueur d'onde, mon frère a du développer du matériel ad hoc, tout un chapitre de la thèse étant consacré à calculs pour prendre en compte la rétro-action entre les capteurs et le courant qu'ils doivent mesurer. La liste des défis petits et grands qu'il a dû relever est sans fin.

Le reste du rapport de thèse détaillait d'abord l'état de l'art dans la physique des lasers, ensuite le matériel et le protocole utilisés, les difficultés rencontrées, les résultats expérimentaux ainsi que leur interprétation. Ayant obtenu au bout de quatre ans d'efforts plusieurs tirs réussis, le travail concluait que la méthode envisagée permettait bien de produire des lasers XUV de telle fréquence. Il constituait donc une validation indépendante des résultats publiés par une autre équipe.

Quatre ans de travail acharné par une personne aussi rigoureuse qu'imaginative et motivée: voilà ce qui est nécessaire pour faire avancer la science de façon somme toute modeste mais indéniablement positive.

La notion de validité scientifique d'un résultat obéit à des critères précis: ce n'est pas tout d'avoir fait une découverte, il faut encore persuader les autres chercheurs qu'on a raison. Pour cela il faut rédiger l'argumentation de manière détaillée et rigoureuse. Et se baser uniquement sur des faits issus d'expériences reproductibles ou sur des déductions logiques. Et la construction de la vérité scientifique est un processus collectif, long et patient, qui vise à éliminer toutes les sources possibles d'erreur pour arriver à poser des faits que personne ne puisse sérieusement contester. Le débat contradictoire fait partie intégrante de ce processus, mais il n'a d'intérêt que si les deux parties sont motivées uniquement par la recherche désintéressée de la vérité. En cette veille d'élections, on ne peut que le rappeler: la science n'est pas la politique, il ne s'agit pas d'être le plus fort et de gagner à tout prix. Il s'agit de participer modestement et de bonne foi à la construction collective du savoir.

Venons-en aux frères Bogdanov. Il y a quelques années j'ai lu leur livre "Avant le big bang" sans avoir d'idée préconçue sur leurs auteurs (je n'ai pas vu leurs émissions télé de vulgarisation, n'ayant pas de télé à la maison quand j'étais jeune). Comme l'indique l'introduction:

(...) pour la première fois, il nous est alors devenu possible d'explorer l'Univers avant le mur de Planck et de remonter jusqu'à la Singularité Initiale - ce mystérieux point zéro - qui marque "avant" le Big Bang, l'origine de l'espace-temps.

Ce voyage extraordinaire, nous le ferons ensemble, pour la première fois, dans les pages qui suivent.

Les physiciens appellent ère de Planck les tout premier instant de l'Univers, d'une durée estimée autour de 10e-44 seconde. On parle aussi de "mur de Planck" selon la plupart des spécialistes, on n'a pas encore les outils mathématiques pour modéliser physiquement ces instants, faute d'une théorie de la gravitation quantique suffisamment aboutie.

Voilà donc deux chercheurs qui affirment avoir trouvé une solution ou plutôt LA solution. C'est énorme. C'est beau. Très beau. Peut-être même un peu trop beau pour être vrai. Après tout, cette veuve sénégalaise atteinte d'un cancer en phase terminale qui m'a envoyé un email pour me proposer un héritage de 1.200.000$ me paraît fort sympathique, mais j'ai tout de même quelques doutes sur sa sincérité.

Le reste du livre comporte essentiellement des jolies phrases sur le nombre d'or, le visage de Dieu, et le temps "imaginaire" avec des sabliers couchés: mais après tout c'est un ouvrage de vulgarisation, il ne faut pas en attendre de détails précis.

J'ai donc voulu en savoir plus, mes amis physiciens m'ont appris tout l'histoire et transmis des documents. En fait de publications scientifiques, le dossier des frères Bogdanov est des plus minces: il comporte deux thèses de doctorat qui ont fait l'objet d'un rapport très défavorable du CNRS et une seule publication dans un journal scientifique avec comité de lecture (où les papiers doivent être acceptés par d'autres scientifiques qui ne connaissent pas le nom des auteurs avant d'être publiés). Cette unique publication dans la revue Classical and Quantum Gravity a été fortement critiquée après publication, au point de mériter le communiqué suivant de la part de la rédaction de ce journal. Le communiqué reconnaît sans ambages que ce papier ne satisfaisait pas aux critères de rigueur attendus, au point qu'il n'aurait pas dû être publié:

Classical and Quantum Gravity and the paper "Topological theory of the 
initial singularity of spacetime" by G Bogdanov and I Bogdanov, Class. 
Quant. Grav. 18 4341-4372 (2001) 
 
A number of our readers have contacted us regarding the above paper 
and in response we have decided to issue the following statement. 
 
Classical and Quantum Gravity endeavours to publish original research 
of the highest calibre on gravitational physics. It is not possible for the 
Editorial Board to consider every article submitted and so, in common 
with many journals, we consult among a worldwide pool of over 1000 
referees asking two independent experts to review each paper. Regrettably, 
despite the best efforts, the refereeing process cannot be 100% effective. 
Thus the paper "Topological theory of the initial singularity of spacetime" 
by G Bogdanov and I Bogdanov, Classical and Quantum Gravity 18 
4341-4372 (2001) made it through the review process even though, in 
retrospect, it does not meet the standards expected of articles in this 
journal. 
 
The journal's Editorial Board became aware of this situation already in 
April 2002. The paper was discussed extensively at the annual Editorial 
Board meeting in September 2002, and there was general agreement that 
it should not have been published. Since then several steps have been 
taken to further improve the peer review process in order to improve the 
quality assessment on articles submitted to the journal and reduce the 
likelihood that this could happen again. However, there are at this time 
no plans to withdraw the article. Rather, the journal publishes refereed 
Comments and Replies by readers and authors as a means to comment 
on and correct mistakes in published material. 
 
We are also grateful to our readers, contributors and reviewers for their 
vigilance and assistance both before and after publication. 
 
Dr Andrew Wray 
Senior Publisher 
Classical and Quantum Gravity 
Institute of Physics Publishing 
 
Professor Hermann Nicolai 
Honorary Editor 
Classical and Quantum Gravity 
Albert Einstein Institute

Suite à cet affaire, le journal en a profité pour modifier ses procédures d'acceptation afin d'éviter qu'un tel dysfonctionnement ne se reproduise. L'article n'a pas été censuré ni "dépublié": au lieu de cela, la direction du journal Classical and Quantum Gravity a décidé de publier les réponses et courriers des lecteurs qui dénonçaient précisément les lacunes et incohérences de ce papier.

Par comparaison le CV d'une chercheuse comme Lisa Randall de l'université de Harvard comporte pas moins de 159 publications, seule ou bien en collaboration, et ses papiers sont abondamment cités par ses confrères physiciens.

L'expérience des frères Bogdanov en recherche scientifique paraît donc très limitée (deux thèses d'une qualité douteuse et une seule publication dans une revue, elle aussi d'une qualité douteuse) et la reconnaissance qu'ils ont obtenue des autres chercheurs en physique quantique quasiment nulle et proche du zéro absolu.

Or pour un chercheur scientifique, rédiger proprement et clairement le résultat de ses recherches, citer les recherches sur lesquelles on s'appuie pour distinguer soigneusement son propre travail de celui d'autrui, ce n'est pas en option. C'est indispensable. Un chercheur scientifique qui ne parvient pas à convaincre en tout premier lieu les autres chercheurs de l'intérêt de ses travaux n'est pas un chercheur, et ses écrits sont à ranger au rayon "poésie" ou "ésotérisme" plutôt que "sciences". 

Bien sûr il reste la posture du génie incompris, qui consiste à affirmer (sur quelle base ?) que les autres scientifiques sont "plus malveillants (et malhonnêtes) que compétents pour nous juger" (je cite le courrier électronique que Grichka Bogdanov m'a envoyé). Venant d'un artiste comme Pierre Boulez, c'est une posture, désagréable certes, mais possible. Venant d'un scientifique c'est une imposture. CQFD

mardi 10 avril 2012

Brucknerphobia

Très drôle, à lire sur le blog de Jessica Duchen (en anglais)

lundi 26 mars 2012

Le pain quotidien

Trois concerts le week-end dernier. Samedi après-midi c'était Cantus Formus au CRR de Paris dont je retiendrai surtout la belle performance de Violaine Despeyroux. Un altiste toute jeune qui vient de rentrer au CNSM de Paris et à qui il ne manque pas grand-chose manifestement pour devenir une artiste accomplie. Elle jouait une Sonate rhapsodique de Dimitri Tchesnokov, oeuvre de facture plutôt classique mais pas dépourvue de qualités expressives et très bien écrite pour l'instrument.

Le soir c'était piano et percussions, un concert annoncé dans ce journal et tout à fait conforme à mes attentes qui étaient élevées. J'ai particulièrement aimé la finesse d'instrumentation des Makrokosmos de Crumb, où il y a un continuité totale entre les effets bruitistes des pianos et la percussion. Par ailleurs les gestes pour jouer dans le cordes du piano paraissent relativement simples à réaliser et sonnent très bien, ce qui indique que le compositeur a dû passer bien du temps pour les sélectionner et les affiner. J'ai noté aussi que les compositeurs américains n'ont pas le même rapport à la tradition que les Européens: à l'époque où l'on aimait la musique atonale pure et dure en Europe (les années 1970) Crumb ne voit aucun problème a utiliser des matériaux anciens comme la musique tonale ou modale (notamment la gamme pentatonique). Mais il le fait toujours de manière créative et inventive, un peu comme Berio ou Pousseur dans leurs oeuvres post-modernes. Ainsi quelques mesures de polyphonie à caractère tonal (est-ce une citation de Bach ou un pastiche, je ne saurais le dire) sont jouées avec une simple bande de papier sur les cordes qui donne un son un peu étouffé au piano, comme un vieil enregistrement; effet qui est complété par le vibraphone qui prolonge les harmonies du piano en les entourant d'un halo. Le tout sonne vraiment bien: c'est un peu une manière pour le compositeur américain de rendre hommage à une musique qui continue à nous émouvoir malgré la distance qui nous en sépare. La sonate pour deux pianos et percussions de Bartok était un vrai festival pour quatre percussionnistes, j'ai pu apprécier la précision hallucinante de Mary Olivon et Guillaume Mathias dans la synchronie des passages les plus rapides et les couleurs harmoniques toujours aussi vives de cette pièce qui date de 1937.

Dimanche, après avoir écouté, venait le tour de jouer un peu avec le Bach Cantus à Saint Pierre de Montouge. Ce concert s'articule autour d'une cantate de Bach. D'abord c'est une présentation rapide de l'oeuvre, qui rappelle les textes du bibliques qu'elle illustre et donc le type de sentiments qu'elle véhicule. Puis une improvisation à l'orgue suivie d'une exécution de la cantate. Le public, à qui on a distribué des feuillets avec la musique, est invité à chanter le choeur final en même temps que les choristes. Choeur final qu'il aura pu répéter dans le quart d'heure qui précède le concert. Le dure mois d'une heure dans un climat on ne peut plus joyeux et amical, malgré le thème assez dramatique de cette cantate BWV 48. Laquelle comporte une aria avec hautbois de tout beauté.

En travaillant puis en jouant cette cantate avec mes amis (je tiens à remercier particulièrement Nicolas de s'être opportunément cassé le bras afin de me permettre de le remplacer au pied levé), je repense au Clavier bien tempéré, aux Suites pour violoncelle et Partitas pour violon qui ont été et restent mon pain quotidien. La musique de Bach est comme le bon pain: toujours savoureuse et nourrissante pour l'esprit, jamais exotique ou d'un goût douteux, d'une simplicité dont on ne se lasse jamais. Quand je dis simplicité, naturellement, tout le monde sait à quel point Bach était fortiche en contrepoint. La simplicité est celle de chaque voix dans un choral, qui suit un parcours mélodique élégant et naturel tout en s'inscrivant dans une logique harmonique sans faille. Quiconque a travaillé un peu le contrepoint s'est fatalement retrouvé dans des impasses où la moins mauvaise solution était de torturer l'une des parties secondaires pour la faire rentrer au chausse-pied dans le parcours harmonique dessiné par les autres voix. De telles impasses sont absentes chez Bach qui paraît envisager en permanence le futur en même temps que le présent, et anticiper les conséquences du parcours de chaque voix sur l'équilibre de l'ensemble. Quel que soit le niveau qu'on a atteint, Jean-Sébastien Bach, le meilleur des pédagogue, nous prend par la main et nous invite à progresser encore, nous donne le désir de devenir meilleurs, non seulement techniquement mais aussi spirituellement. La musique de Bach est comme le goût du pain quotidien: on ne s'en lassera jamais.

lundi 5 mars 2012

Broadwood 1805

Si vous n'avez jamais entendu les pianoforte carrés de Broadwood (qui connurent un grand succès outre-Manche il y a deux petits siècles), jetez donc un coup d'oreille à cette vidéo où l'on voit et l'on entend L'Oiseleur des Longchamps dans une mélodie de Beethoven, AdélaÏde. Notez la position de la pianiste qui tourne le dos au public mais voit très bien le chanteur. Le son délicat et un peu aigrelet du Broadwood (qui est un authentique instrument de 1805 restauré, et non une copie d'ancien) n'a bien sûr rien en commun avec celui des pianos de concert d'aujourd'hui. La pianiste Aya Okuyama m'avait raconté qu'avec un piano ancien, le pianiste accompagnateur doit utiliser tout son instrument, notamment le solliciter beaucoup dans les passages forte qui n'auront rien de très puissant pour autant. Mais bien là tout l'intérêt de ce type d'instrument: comme avec la guitare, le clavecin ou la harpe, l'équilibre avec la voix se fait tout naturellement, le chanteur n'a pas besoin de forcer pour passer "au-dessus" du piano, et la pianiste n'a pas à sous-utiliser son instrument. Comme le timbre du piano (ancien comme moderne) change avec la nuance, un grand piano moderne utilisé entre les nuances ppp et mp ne sonne pas du tout comme un piano ancien entre les nuances p et ff.

Pour autant, ce type de piano n'est pas très adapté selon moi à d'autres pièces de Beethoven comme les Sonates. En rendant la partition de la Hammerklavier à son éditeur, Beethoven se vantait: "voilà qui donnera bien du fil à retordre aux pianistes dans 50 ans !". Il aurait pu dire 150. Toutes les évolutions du piano au XIXe siècle, jusqu'au pianos 1900 qui sont déjà fort proches des pianos d'aujourd'hui, peuvent s'expliquer comme les efforts conjugués des interprètes et des facteurs d'instrument pour trouver le son qui permettrait de jouer les 10 dernières Sonates de Beethoven. Plus de puissance, de vélocité, un ambitus élargi, des ambitions quasi symphoniques... il est manifeste en lisant les partitions que Beethoven avait imaginé le piano du XXe siècle. Ce Ludwig, il avait mauvais caractère, il était radin et coléreux, sourd comme un pot, mais quel talent tout de même !  

lundi 20 février 2012

Ne boudons pas les Victoires de la Musique Classique

Ce soir sur France 3 (et France Musique), les Victoires de la musique classique. Dans la liste des nominés, quelques têtes connues (l'altiste Antoine Tamestit, la soprano Patricia Petitbon, les compositeurs Nicolas Bacri, Karol Beffa et Philippe Manoury), d'autres que je n'ai jamais entendu comme le tubiste Thomas Leleu.

violoniste_bikini.jpgIl y a mille et une raisons de snober ce genre ce grand-messe télévisuelle. Pour commencer, le côté "Grande Finale" de Top Chef ou Miss France cadre assez mal avec la musique telle qu'on l'aime: c'est à dire le contact émotionnel entre les artistes et le public, la recherche de la perfection, l'authenticité et la simplicité. En bref, tout sauf le bling-bling. Et puis les choix du jury et du public, forcément arbitraires, vont consacrer des artistes pour la plupart excellents mais laisser de côté beaucoup d'autres qui sont tout aussi bons musiciens mais dont l'agent est moins doué pour le marketing. Et puis il faut se cogner Frédéric Lodéon, ce nouveau Léon Zitrone de la musique, pendant une heure et demie. Enfin, il faut compter avec la qualité de son du téléviseur moyen, capable de transformer le son du meilleur violoniste en un chuintement nasillard et mesquin. 

Cela étant posé, pourquoi bouder son plaisir ? Celui de voir la tête de tel ou tel musicien qu'on a entendu à la radio mais jamais vu ? De revoir tel autre qu'on avait particulièrement apprécié lors d'un festival l'été dernier ? De se laisser surprendre et peut-être séduire par un compositeur dont on ignorait jusqu'à l'existence ? On voit bien des vieux films ou des sosies de Claude François à la téloche, alors pourquoi pas un remake du Requiem de Fauré ? On regarde des séries débiles et des émissions de télé-réalité encore plus débiles, alors pourquoi pas un spectacle de qualité, même si son format n'est pas très adapté à la télévision, comme une pièce de théâtre ou un concert de musique classique ou contemporaine ? On a tendance à l'oublier tellement c'est devenu un robinet à publicité et le royaume des paillettes et des filles qui dansent à moitié nues sous les projecteurs multicolores, mais la télé, ça peut aussi être un moyen d'accès à la culture. Surtout la télé publique payée par nos impôts. S'il y a bien une réforme de Sarkozy que j'aurai soutenu sans réserve ces dernières années, c'est la malheureusement incomplète suppression de la publicité sur les chaînes publiques. Assortie d'une programmation totalement différente, qui ne cherche pas à copier TF1 ou M6 et à leur piquer de l'audimat mais à diffuser des contenus culturels de qualité: théâtre, musique, danse, arts plastiques.

Cette réforme n'ayant abouti que partiellement, il faut nous contenter, nous autres mélomaniaques et glottolâtres, d'une seule émission par an (deux si on ajoute le Concert du Nouvel An du MusikVerein de Vienne), et nous accommoder de son format. Oublionsle concours de beauté des interprètes ou des compositeurs, le sourire des "gagnants" et la grimace des "perdants". Oublions le trop bavard Frédéric Lodéon, les projecteurs et les caméras. Il nous reste l'essentiel: un peu de musique.

(illustration de ce billet: Angy'art)

dimanche 15 janvier 2012

Un Stradivarius, sinon rien

Le nom de Stradivarius est connu bien au-delà du cercle des mélomanes ou des violonistes: un peu comme celui de Mozart ou Einstein, ce nom est l'objet d'un véritable culte qui l'a rendu célèbre de manière universelle. Il véhicule tout un imaginaire de perfection insurpassable, de génie visionnaire, de secrets de fabrication perdus, de nostalgie de ce qui aurait été un âge d'or du violon. Un seul exemple ? Je vous invite à une analyse stylistique rapide de cet article paru dans le Monde il y a deux ans: "Le mystère, un des plus épais de l'histoire de la musique, tenait depuis trois siècles".... "L'œuvre d'Antonio Stradivari tient de la légende"..."la perfection du travail"... etc

Voilà pour la marque... mais le produit ? Ne sommes-nous pas abusés par l'étiquette comme le sont bien souvent les amateurs de vin ? (mmmmh... du Mouton-Rotschild 1976, ma chère, quel régal !). Une chercheuse du CNRS (Claudia Fritz) et un luthier américain (Joseph Curtin) ont eu l'audace de réaliser un véritable test en aveugle pour savoir si oui ou non les violons anciens de Crémone sont meilleurs que ceux qu'on fabrique aujourd'hui (on peut lire le résumé en anglais et acheter l'article ici).

Comme ils le font très justement remarquer, on a souvent passé les Stradivarius et Guarnerius aux rayons X et autre spectromètres de masse pour déterminer la nature de leur vernis, l'épaisseur et la densité des bois, ou encore comparé leur série de modes propres ou leurs audiogrammes à ceux d'autres violons. Mais tous ces articles admettaient la supériorité des violons italiens anciens comme un fait acquis, cherchant à l'expliquer plutôt qu'à la mettre à l'épreuve. Or le seul test qui compte en définitive est celui de l'oreille. Si l'on fait écouter au public deux violons et que l'on vous demande: à votre avis, lequel est un Stradivarius ? ou plus simplement: lequel préférez-vous ? Si la réponse ressemble à un tirage à pile ou face, alors le mythe des violons de Crémone pourrait en prendre un sacré coup.

Nos chercheurs ont fait un peu plus que ça, puisqu'ils ont demandé à 21 violonistes de tester 6 violons (un Strad, un Guarnerius, et quatre instruments modernes) pendant 20 minutes chacun. Les violonistes portaient de lunettes noires afin de ne pas pouvoir reconnaître les violons anciens des violons modernes. Et globalement, ils se sont montrés incapables de distinguer sans erreur les violons anciens des modernes, et ont montré une légère préférence pour les violons modernes.

La radio NPR propose sur son site un mini-test avec extrait du concerto de Tchaïkowski joué sur un Stradivarius et un violon moderne, en invitant les auditeurs à se livrer eux-même au test en aveugle: cependant comme le remarque un des commentateurs, les extraits sont au format MP3 fortement compressé (64kbit par seconde, en mono), ce qui fait que les aigus notamment qui pourraient aider à distinguer les instruments passent un peu à la trappe.

Antoine Tamestit, altiste, Paris, 2008.


Alors, les Stradivarius, c'est que du marketing ? Cette étude appelle tout de même plusieurs remarques:

  • D'autres scientifiques auront certainement envie de recommencer l'expérience, peut-être avec un protocole différent, et des résultats qui restent à déterminer.
  • Les scientifiques et les luthiers étudient les violons Stradivarius depuis fort longtemps: on en connaît très bien la méthode de fabrication, les dimensions, la nature des bois utilisés, le vernis. Il n'est donc  pas si surprenant que les meilleurs luthiers contemporains arrivent à produire des instruments très proches des violons anciens de crémone au point d'être indistinguables à l'oreille. Et si la manière de fabriquer des violons n'a pas tellement évolué en 300 ans, les outils modernes et les progrès de l'acoustique peuvent fournir une aide précieuse aux luthiers d'aujourd'hui.
  • La lutherie du violon est aujourd'hui presque exclusivement consacrée à la reproduction de modèles existants: l'expérimentation y tient une place marginale. Au contraire à l'époque des Stradivari et Guarneri les instruments évoluaient rapidement: c'est en explorant le champ des possibles de manière audacieuse que les luthiers de Crémone ont trouvé la formule du violon. Le fait qu'il existe de très bons violons contemporains ne diminue en rien leur mérite
  • Peut-être faudrait-il demander à des ingénieurs du son ou à des critiques musicaux plutôt qu'à des violonistes de faire le test; en effet les violonistes professionnels ont assez souvent une audition qui se dégrade prématurément, comme la plupart des musiciens d'orchestre. C'est un cruel paradoxe de se dire que ceux dont le métier est de charmer l'oreille du public ont souvent une ouïe moins fine que la moyenne, mais c'est un fait bien documenté dont les chercheurs devraient tenir compte.
Pour terminer, une observation personnelle qui n'est étayée par aucune étude scientifique: le son dépend bien davantage de l'instrumentiste que de l'instrument. A chaque fois que mon professeur d'alto prend l'instrument d'un élève pour lui montrer quelque chose, je suis frappé car c'est le son de Pierre-Henri Xuereb que j'entends et non celui de l'instrument bon ou moins bon de son élève. On raconte ainsi que David Oïstrakh a commencé avec un violon très médiocre, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir déjà un son très personnel et reconnaissable.

Le mieux qu'on puisse attendre d'un violon est simplement de ne pas faire obstacle à la vibration, de laisser l’interprète s'exprimer. C'est tout aussi valable pour d'autres instruments: si vous donnez un quart de queue coréen à un pianiste génial qui a un son à lui, le résultat sera passionnant au point d'oublier bien vite les limites de l'instrument. En revanche, le meilleur des Steinway ou Bösendorfer ne suffira pas à rendre un pianiste médiocre moins ennuyeux. La perfection d'un instrument est atteinte lorsqu'on parvient à l'oublier dès les premières notes pour n'écouter que la musique.

(en illustration de cet article, Antoine Tamestit avec son alto Stradivarius - il reste des centaines de violons signés par Antonio Stradivari mais très peu d'altos; par conséquent celui-ci est sans doute l'un des instruments à cordes les plus chers au monde)

PS: à lire sur le même sujet, ce billet de Victor Ginsburgh qui dresse un parallèle assez saisissant avec les oenologues, le jury des compétitions de patin à glace et les maintenant fameuses agences de notation. Et qui montre que dans tous ces domaines, le conformisme et les distorsions de jugement qu'il implique a de beaux jours devant lui.

dimanche 4 décembre 2011

Les sourds, la musique et les implants cochléens

A voir sur le site TED, une conférence de Charles Limb (en anglais non sous-titré) sur le thème de l'audition de la musique par les personnes ayant reçu un implant de la cochlée (une partie de l'oreille interne). Avec les progrès spectaculaires réalisés dans ce domaine (Charles Limb rappelle que l'audition est des cinq sens celui que l'on sait le mieux réparer ou appareiller), même des gens qui étaient sourds de naissance n'ont aucun mal à suivre une conversation. Mais la musique exige des capacités plus étendues dans la perception des fréquences et des intensités: si l'on n'entend pas bien les fréquences aigües par exemple, même le son de la contrebasse est altéré au point qu'on ne saura pas le distinguer de celui du tuba. Et si la perception des hauteurs n'est pas assez précise, toute l'harmonie, avec sa gestion savamment calculée des dissonances et consonances, passe à la trappe.

Oreille-Interne-Schema.jpg

La musique constitue donc le nouveau défi pour la chirurgie de l'oreille interne: il s'agit de restaurer toutes les fonctions d'un organe qui ne sert pas seulement à communiquer ou à prévenir d'un danger, mais aussi à reconnaître et apprécier la beauté. Et comme le remarque Charles Limb, la musique va bien au-delà de l'audition, elle mobilise aussi la mémoire, les émotions, le sens du mouvement. Sans quoi Beethoven n'aurait pas pu composer quatuors et symphonies plus de trente ans après être parvenu à une surdité complète. 

David_Lodge_la_vie_en_sourdine.jpgComme le remarque l'écrivain David Lodge dans La Vie en Sourdine (traduit de l'anglais Deaf Sentence), alors que l'aveugle suscite spontanément la compassion, le sourd provoque plus souvent l'irritation ou la moquerie. Pourtant, étant privé de la communication verbale comme de la capacité à écouter de la musique ou à en jouer, les personnes atteintes de surdité souffrent peut-être d'un isolement encore plus grand. Comme me le confiait un jour une personne très croyante en parlant de sa conception du paradis: "J'espère qu'il y aura Mozart. Sinon, ça ne vaut pas vraiment le coup".

lundi 28 novembre 2011

L'Orchestre National d'Île de France au pain sec

Après les orchestres de la radio néerlandaise (qui n'ont pu être sauvés qu'à moitié comme le savent les lecteurs de ce journal), c'est aujourd'hui l'Orchestre National d'Île de France qui appelle au secours. Le ministère veut réduire d'un tiers sa subvention (qui tourne autour de 2 millions d'euros annuels si j'ai bien saisi).

Avec la mode aux "plans de rigueur" dans les budget publics en Europe, il est à craindre que bien d'autres formations se voient ainsi amputées d'une partie de leur budget. Il est en effet plus facile de couper le robinet des subventions que d'arriver à réaliser des gains de productivité dans la fonction publique. Et c'est souvent la culture qui pourtant représente une part très modeste de la dépense publique qui est sacrifiée en premier. Le côté tragique de cette farce budgétaire est qu'il faut une génération au moins (25 à 30 ans) pour mettre sur pied un bon orchestre professionnel: casser un si bel outil culturel pour économiser quasiment rien parce qu'on est en bas de cycle économique, c'est à hurler tellement c'est bête.

Donnons quelques chiffres pour avoir une idée des ordres de grandeur en question: 

  • Le budget 2012 demandé par l'Hadopi s'élève à 12 millions d'euros. 12 millions pour tenter de décourager le "piratage" de musique sur Internet et "encourager" le développement d'une offre légale de musique en téléchargement (offre légale qui s'encourage très bien toute seule, car elle connaît une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années).
  • Le budget "spectacle vivant" du ministère de la culture pèse 663 millions
  • Le budget 2011 de la Région Île de France a été voté à 4,6 milliards. Les premiers postes de dépense sont le transport, les lycées, la formation. Avec 55 millions, la culture représente un peu plus d'un pour cent, autant dire que ça n'est pas ça qui ruine le contribuable francilien.

Un orchestre symphonique n'est pas rentable par nature: avec 60 ou 90 musiciens sur scène, pas possible de rentrer dans les frais avec le prix des billets. A titre de comparaison, les concerts données par des orchestres ou chorales amateurs à Paris sont souvent vendus à 15 ou 20 euros la place, pour payer la location de la salle et le cachet du chef et des solistes quand il y en a. 

Et les possibilités de trouver de l'argent en dehors des concerts sont plutôt limitées en France. Le mécénat ? Il reste peu développé comparé aux Etats-Unis pas exemple. La télévision ? Les concerts de musique classique sont rarissimes sur les chaînes nationales. La radio ? Radio France va surtout travailler avec ses deux orchestres (le National et le Philharmonique). La mendicité dans le métro ? Un créneau déjà surexploité. 

Sans le soutien des collectivités locales et de l'Etat, un orchestre professionnel a peu de chances de survie dans notre pays aujourd'hui. Répétons-le: le coût pour le contribuable du soutien à la culture est très modeste. Au niveau local comme national, le budget total de la culture (qui inclut tous les styles de musique mais aussi la danse, les arts plastiques, les manifestations festives, etc) représente rarement plus de 1% de la dépense. C'est très peu, surtout si l'on prend en compte l'effet de levier, c'est à dire l'impact de l'offre culturelle sur l'attractivité d'un territoire, le tourisme, et l'économie en général. En 2005, lorsque les intermittents du spectacle ont bloqué le festival d'Avignon, les hôteliers ont pu prendre toute la mesure de cet effet de levier, lorsqu'ils ont vu leur chiffre d'affaire chuter de moitié ou plus.

Je ne suis pas un grand fanatique des pétitions en général, et me méfie des pétitions sur Internet. D'abord, soyons honnêtes, une pétition avec 400.000 noms récoltés sur Internet n'a même pas la valeur qu'auraient ces 400.000 noms imprimés sur du papier toilette (surtout quand elles sont obtenues en manipulant les internautes). Si vous avez assisté récemment à un concert de l'ONIDF, je vous invite plutôt à prendre une vingtaine de minutes pour rédiger une courte lettre personnalisée au Ministre de la Culture: "cher M. Mitterrand, j'ai assisté le tant à tel endroit à un concert de l'ONIDF, ils jouaient Beethoven et Stravinsky, c'était vraiment épatant, j'en avais la larme à l'oeil tellement c''était beau. S'il vous plaît ne mettez pas les artistes qui constituent ce bel ensemble au pain sec. Veuillez agréer, cher Monsieur, etc". Ensuite l'imprimer, la signer, l'envoyer à l'ancienne par la Poste au 3 rue de Valois. Une centaine de lettres de ce genre auront certainement plus d'impact que 3 millions de "I like" dans Facebook.

lundi 21 novembre 2011

"Quand allez-vous arrêter de nous emmerder avec votre Messiaen ?"

Lu dans Le Monde de ce jour, un portrait de Roger Muraro. Où l'on apprend que ce fils d'immigrés italiens a commencé le saxophone, et par hasard - il n'y avait plus de place dans le club de foot, le piano presque tardivement (à 10 ans) et en autodidacte. Plus tard il rencontre Yvonne Loriod qui ne tardera pas bien sûr à l'initier à la musique de Messiaen. Musique dont il reste un grand spécialiste, notamment par une intégrale discographique de l'oeuvre pour piano seul qui demeure une référence.

C'est Barenboïm qui lui aurait dit à Berlin, après une Tûrangalilâ donnée en 2008 pour le centenaire du compositeur français: "Quand allez-vous arrêter de nous emmerder avec votre Messiaen ?". Une franchise salutaire dont apparemment Muraro ne lui garde aucune rancune, bien au contraire. Depuis il joue davantage Ravel, Liszt (notamment la très athlétique réduction de la Symphonie Fantastique de Berlioz), Gershwin, Fauré, Schumann et Mozart, pour notre plus grand bonheur. Manière de nous rappeler qu'il est un pianiste accompli et pas seulement le spécialiste d'un répertoire réduit à un seul nom.

Cela étant posé, quand je réécoute les Vingt Regards ou le Catalogue d'Oiseaux dans la version Muraro, je ne m'emmerde pas une seule seconde. Grâces soit rendues au compositeur et à l'interprète qui ont travaillé avec un tel dévouement pour donner vie à cet univers magique et mystérieux dans lequel on se plonge avec délices !

samedi 19 novembre 2011

Sauvons les cordes en boyau de la vache folle

Amis pétitionneurs, bonjour. Après avoir sauvé la Recherche, les bébés phoques, les orchestres de la radio néerlandaise (enfin, pas complètement hélas) et défendu le droit au silence, il vous reste du boulot.

Non, je ne parle pas de notre crypto-ministre aux affaires étrangères BHL et de sa récente (quoique encore virtuelle) déclaration de guerre à Bachar El-Assad. Quel infatigable va-t'en guerre, celui-là...

Je parle d'un sujet plus consensuel à défaut d'être plus important: les cordes de violon en boyau. Elles grincent légèrement, ont une sonorité aigrelette, une certaine propension à se désaccorder ou lâcher au milieu d'un concert, mais on les aime et on ne peut pas s'en passer. Que voulez-vous, elles sont plus souples, moins uniformes que les cordes "tout métal", elles ont un son différent. Et surtout, elles sont d'époque. Alors pour jouer Lully ou Vivaldi, c'est comme les perruques et les chandelles: on ne saurait s'en passer.

Ne vous fiez pas à l'ironie apparente de ce billet pour en déduire que je méprise la musique sur instruments anciens. Je l'ai déjà dit, c'est tout le contraire: quoique ma sensibilité personnelle me pousse à préférer la musique d'aujourd'hui, les trucs bizarres ou électro-acoustiques, le travail sur le son est essentiel pour le musicien. Que le musicien en question travaille à l'Inter-Contemporain ou au Centre de musique baroque de Versailles, son métier est avant tout de sculpter le son.

plantu_53.jpg Or ces cordes en boyau sont menacées par des règlements européens qui limitent fortement (en fait interdisent complètement) l'utilisation des boyaux de boeuf. Ces mesures ont été bien sûr utiles pour lutter contre l'encéphalite spongiforme bovine (plus connue comme maladie de la vache folle) mais elles sont en train de tuer ce marché de niche qu'est la fabrication de cordes de violon et violoncelle pour instruments à l'ancienne. Les importations depuis Argentine restaient autorisées, mais pas de chance, le fournisseur vient de faire faillite. Les fabricants de corde, une poignée de PME aux abois, adressent une pétition à la Commission Européenne pour que leur profession ne soit pas l'innocente victime collatérale de mesures sanitaires par ailleurs justifiées. Ils rappellent au passage que leurs entreprises exportent des cordes (qui sont tout à fait sans danger pour la santé, si l'on exclut les crises de classiquite aigüe de symptôme baroquisant) et que par conséquent les assassiner à cause d'un bug de la machine technocratique conduirait à creuser le déficit commercial de la zone euro...

En un mot: signez.

jeudi 17 novembre 2011

Charlotte

J'ai rencontré Charlotte il y a un certain nombre d'années - dix-sept, pour être précis. Elle jouait de la flûte dans l'orchestre Ut Cinquième que je venais de rejoindre et qui depuis est devenu comme une seconde famille pour moi.

Je me souviens de son rire, de son sourire immense et rayonnant - en fait je n'arrive pas à me rappeler l'avoir vue autrement que souriante. Ce qui dénote certainement une certaine force de caractère. Je me souviens de ses cheveux toujours en bataille, du timbre particulier de sa voix, de ses chamailleries incessantes mais toujours amicales avec Philippe, l'autre flûtiste.

Combien de concerts d'orchestre avons-nous pu donner ensemble ? Dix par an en moyenne, une centaine au bas mot. Le concert est un moment particulier, il y a tous ces déplacements, déménagements, préparatifs, les applaudissements, le chef qui salue le public, le silence et puis... une alchimie qui transforme ces profs, avocats, informaticiens, vendeurs en artistes, qui les fait vibrer à l'unisson quoique sans paroles. Même lorsqu'il y a 60 personnes sur le plateau, le concert est un moment d'intimité partagée, où la personnalité profonde des uns et des autres se révèle et s'épanouit. Dans le cas des ensembles comme Ut Cinquième où le plaisir de jouer ensemble est la seule motivation des musiciens, ce sont aussi des moments amicaux et généreux partagés avec le public.

Je me souviens de Charlotte enceinte, rebondie comme un ballon, plus rayonnante que jamais. Ce gros ventre n'est-il pas un peu gênant pour jouer de la flûte ? Non, me répond-elle, au contraire, ça aide à stabiliser la colonne d'air. Et à calmer le bébé qui cesse de donner des coups de pieds !

Je me souviens aussi des bouts de chou qu'elle amenait en concert ou en répétition, qui grandissait comme par magie d'une année sur l'autre. Nous n'étions pas particulièrement proches, je ne connaissais pas sa famille et j'ignorais même sa passion pour l'alpinisme. C'est qu'elle n'aimait pas trop se vanter, parler d'elle, se mettre en avant. Souriante, avenante même, mais discrète et simple.

Elle a trouvé la mort il y a quelque jours dans le massif du Mont Blanc, en compagnie d'un guide et ami qui a péri lui aussi dans la tempête.

Nous étions réunis ce matin à Sainte Clothilde pour la messe d'enterrement. L'immense et froide basilique s'est révélée trop petite pour qu'on puisse assoir tout le monde. Famille, amis, musiciens, alpinistes, collègues... et au premier rang, son mari et ses deux enfants. C'est aux enfants que s'adresse le prêtre dans son homélie, leur expliquant avec des mots simples que cette petite foule rassemblée autour d'eux l'était par le miracle de l'amour que leur mère leur portait. 

En écoutant ces paroles, je crois avoir un élément de réponse à la question qui me taraude à chaque fois que j'assiste à une messe d'enterrement: à quoi bon ? A quoi bon tout ce tralala quand il n'y a plus rien à faire, rien à dire, que tout est fini ? Indépendamment des convictions que chacun peut avoir sur la destination de ce voyage que nous entreprenons tous tôt ou tard et dont personne n'est revenu, une cérémonie d'enterrement a sans doute une valeur pédagogique. Elle permet à chacun de constater, incrédule, que c'est bien fini, que cette personne qu'on a connu vivante, amicale, chaleureuse, proche est désormais séparée de nous, et de son propre corps qu'on a mis dans cette boîte en bois joliment décorée, ornée de fleurs blanches. L'évidente matérialité de ce corps qu'on entoure sans pouvoir le réchauffer rend solennelle la séparation, tout en encourageant les vivants au courage et à la compassion.

Durant cette cérémonie, nous avons joué Bach (concerto pour hautbois et violon) Mozart (concerto pour clarinette) et une pièce de Zino Francescati pour violon et cordes que je découvrait (manifestement ce musicien, à l'instar d'Adolf Busch ou Fritz Kreisler, était aussi compositeur à ces heures). L'hommage rendu par ses amis musiciens à Charlotte ne s'arrêtera pas là. Il est d'ores et déjà prévu de dédier les prochains concerts de l'orchestre à sa mémoire. Il y a également une pièce pour flûte que j'ai écrit pour l'occasion et dont nous reparlerons.

Au revoir, Charlotte. Au revoir et merci. 

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