samedi 16 avril 2011

Pina, de Wim Wenders

Le dernier film de Wim Wenders est un hommage à la danseuse et chorégraphe Pina Bausch qui s'intitule tout simplement Pina. Tourné pour l'essentiel à Wuppertal, avec la troupe du Tanztheater, ce film n'est pas conçu comme un documentaire mais plutôt agencé comme une chorégraphie cinématographique. On voit bien sûr des ballets de Pina Bausch, en commençant par l'un des plus anciens, le Sacre du Printemps, en passant par le célèbre Café Müller, et en terminant par Vollmond, magnifique hymne à la jeunesse.

En voyant ces chorégraphies, ce qui me frappe soudain, c'est la similitude entre le travail du chorégraphe et celui du compositeur. A l'instar du musicien, il sculpte le temps (et ce plus encore que l'espace); et il dépend des interprètes qui vont incarner sa création, lui donner chair, sang et souffle. La rigueur toute mathématique de la composition (musicale ou chorégraphique) vient à la rencontre des corps, du vivant, pour créer la beauté et l'émotion. Peut-être est-ce plus évident chez Pina Bausch que chez d'autres chorégraphes, mais de nombreux gestes me font penser à leur équivalent musical. Ainsi lorsque huit danseurs mâles exécutent en canon la même série de gestes sur une danseuse: lui toucher le menton, lui tapoter le mollet, lui caresser l'oreille, l'étreindre par la taille pour la soulever, etc. On trouve aussi des formes de contrepoint plus libres, lorsque deux couples de danseurs, l'un à l'avant-plan, l'autre à l'arrière plan exécutent des mouvements totalement différents. Ou encore des séquences répétées en accelerando, jusqu’à la rupture et au silence...

C'est surtout une série de portraits que Wim Wenders nous proposent, ceux des danseurs de la compagnie de Wuppertal qui exécutent des solos et duos en hommage à Pina Bausch. Très peu de paroles: chacun, dans sa langue maternelle (croate, italien, coréen, allemand, français...), dit quelques phrases pour évoquer un souvenir, une anecdote, une pensée. Malgré l'économie de mots, on sent un lien affectif très fort entre Pina Bausch et ceux qui ont travaillé parfois vingt ans et plus dans sa troupe.

Ce film a également fait parler de lui comme étant le premier film en 3D qui ne soit pas un machin hollywoodien à gros budget. Certains ont jugé que la 3D n'apportait pas grand-chose, d'autres qu'elle restituait mieux l'art des danseurs qui après tout ne sont pas des êtres bi-dimensionnels et dansent dans l'espace. En fait le réalisateur nous donne lui-même son idée de la la 3D dans une des scènes du filme: deux danseurs parlent de Café Müller devant une grande boîte rectangulaire, ouverte sur un côté, où l'on voit une maquette du décor (essentiellement des tables et chaises de bistrot). Et puis on voit la maquette s'animer avec des danseurs minuscules. Voilà donc le cinéma en 3 dimensions, nous dit Wim Wenders par ce biais: c'est une boîte qui contient non des images mais la scène d'un théâtre, avec sa profondeur. L'écran blanc du cinéma prend alors la place du quatrième mur invisible qui sépare les artistes du public dans un théâtre.

Schwebebahn_ueber_Strasse.jpgL'avantage du cinéma c'est qu'il permet de sortir des murs du théâtre et de nous montrer les danseurs dans un parc public, une carrière, une usine désaffectée, devant un carrefour animé, dans une rame du Schwebebahn (métro aérien). Là encore, le message est clair même s'il reste implicite: tout peut devenir décor, l'art possède le pouvoir d'animer voire de sanctifier tout lieu où il se produit.

Les transitions d'une scène de danse à une autre, d'un portrait immobile d'un danseur à son portrait en dansant sont très soignées: ainsi on peut passer d'une scène à l'autre sans interrompre la musique. Autre technique employée par Wim Wenders, le mélange: la même chorégraphie est jouée par trois troupes de danseurs ayant les mêmes costumes, mais pas le même âge: en passant et repassant d'un groupe d'âge à un autre sans que le ballet soit interrompu, le cinéaste nous propose de méditer sur le temps bien sûr mais aussi sur la permanence d'un art vivant comme la danse. L'ensemble des scènes du film suit un plan bien précis, et certains éléments la traversent comme un fil rouge: ainsi cette procession de tous les danseurs répétant quatre gestes simples qui représentent les quatres saisons, traversant le temps et la ville, qui ouvre le bal et clôture le film.

Film d'hommage, donc, dans lequel Wim Wenders a pris soin de représenter non pas ce qui a disparu avec la mort de Pina Bausch, mais plutôt ce qui vit toujours dans son art. Film riche en émotions, où l'on trouve l'expression de certaines souffrances, mais aussi et surtout un sentiment de joie profonde et communicative.

samedi 9 avril 2011

Arkhéion à la Maison de la Poésie de Paris

A écouter du 27 avril au 29 mai 2011 à la Maison de la Poésie de Paris, Arkhéion 2011. Un spectacle conçu et mise en scène par Wilfried Wendling, qui a également composé la musique:

[..] Un projet construit autour d'archives visuelles et sonores de l'Ina. Une cathédrale d'images et un quatuor à cordes jouent avec le passé, Guillaume Apollinaire, Jack Kerouac, René Char, Ezra Pound, Nathalie Sarraute, Jean Genet, Francis Ponge, Paolo Pasolini, Robert Desnos...

...Et cinq jeunes poètes, Laurence Vielle, Florence Pazzottu, Aurélie Loiseleur, Sophie Loizeau et Valérie Rouzeau, offrent en alternance et au fil des semaines leur performance. Des textes récents et inédits pour une tension poétique d'exception.

Le coeur du spectacle est constitué par des lectures de poèmes d'hier et d'aujourd'hui, par leurs auteurs, alternées avec des miniatures pour quatuor à cordes avec contrebasse. Ces miniatures que j'ai trouvées passionnantes explorent tous les aspects ou presque de l'écriture pour cordes contemporaine: spectrale, bruitiste, répétitive (plutôt comme Steve Reich que comme Philip Glass), etc.

Ma poétesse préférée participant à ces lectures, je ne saurai bien sûr que les recommander chaleureusement. Mais comme toujours, chers lecteurs, Je vous invite à écouter quelques extraits de la musique de Wilfried Wendling sur son site Internet pour vous faire une idée par vous-même et à consulter le site de la Maison de la Poésie pour le programme détaillé et les détails pratiques.

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Orgue et création, à la Philharmonie de Liège

Les salles de concert avec orgue sont devenues rarissimes: depuis la revente de l'orgue du Studio 104 de la Maison de la Radio à Paris en 1997 (les orgues de la salle Pleyel, de la salle Gaveau, du Théâtre des Champs Elysées ayant disparu bien avant), il ne reste qu'un grand orgue dans une salle de concert à Paris, celui de l'Auditorium Maurice Ravel à Lyon (un magnifique instrument construit par Cavaillé-Coll). Et en Belgique, à ma connaissance, l'orgue de la philharmonie de Liège est également le seul du pays. C'est tout de même étrange de constater à quel point l'orgue, qui est l'un des instruments les plus anciens (on le trouve en Grèce antique), et par son utilisation par les cultes catholiques et protestants, l'un des plus répandus dans la tradition musicale occidentale, ait à ce point disparu des salles de concert.

orgue_philharmonie_liege.jpgUne bonne raison de ne pas bouder son plaisir en acceptant la gracieuse invitation de la Philharmonie de Liège à un concert d'orgue gratuit et de surcroît à un horaire fort pratique: midi trente. Une autre raison étant bien sûr de venir écouter le travail de mes camarades organistes et compositeurs du Conservatoire. A ce propos, la différence de culture entre la Belgique et la France est frappante: il est relativement courant d'entendre en Belgique des étudiants et des professionnels confirmés (comme ici Jean-Luc Thellin) se produire lors du même concert, alors que chez nous une véritable muraille de verre sépare les élèves et leurs professeurs.

Quelques mots sur l'instrument. Construit en 1889 à l'apogée de l'orgue romantique, il a été révisé tout récemment, en 2005 (vous trouverez plus de détails sur le site orgue & vitraux ou encore sur celui de la philharmonie). Dans sa version actuelle, il est muni d'une console mobile, d'un programmateur électronique, en somme de tout le confort moderne. Fini les tirettes qu'un acolyte pousse pour enclencher les jeux, et les accouplements mécaniques ! A la place de chaque jeu, une petite loupiote s'allume ou s'éteint, et il suffit d'une seule pression sur un bouton du programmateur pour changer tous les registres d'un coup. Les organistes tournent le dos au public, ce qui est un peu étrange mais permet de regarder le travail des mains et des pieds.

Nous commençons par une Fantaisie de Petr Eben, compositeur tchèque disparu tout récemment (en 2007).  Cette pièce me séduit et me donne l'envie de découvrir davantage ce musicien. Petr Eben connaissait bien l'orgue dont il jouait en virtuose. Dans cette Fantaisie écrite sur des thèmes liturgiques et vraisemblablement basée sur des improvisations, il utilise toutes les ressources de l'instrument pour donner une ampleur symphonique à ses variations. Cette musique vivante et colorée qui évoque Martinu ou Janacek s'écoute avec grand plaisir.

C'est ensuite Gauthier Bernard qui prend les commandes de l'orgue de la Philharmonie pour jouer d'abord une pièce de sa composition puis une autre de Sarah Wéry. Sans vouloir ranimer la guerre du feu entre les classes d'Écriture et de Composition, la succession des deux pièces illustre bien les forces et les faiblesses de chaque approche. La pièce de Gauthier Bernard est très bien maîtrisée du côté harmonie et contrepoint, mais également sur le plan instrumental (c'est l'avantage dont dispose l'interprète-compositeur). Cela dit, il fait sonner l'orgue de façon plutôt traditionnelle. La pièce de Sarah Wéry, par contraste, paraît plus personnelle bien qu'elle sous-utilise les possibilités de l'instrument et soit moins riche en contrepoint. On y trouve certains gestes comme cet arpège rapide et léger qui traverse tout un clavier qui sont assez peu dans la tradition des organistes et par là même tout à fait intéressants à écouter. C'est un peu délicat bien sûr de bloguer sur des pièces écrites par mes camarades: aussi tiens-je à rappeler que ce sont uniquement des impressions  subjectives que je livre, et qu'il y a des professeurs qui sont chargés de juger, de donner des conseils et de mettre une note (ou plutôt une "cote" comme on dit à Liège), ce que je me garderai bien de faire dans ce journal.

Le concert se poursuit avec les Alléluias sereins d'Olivier Messiaen, un pur moment de bonheur surtout pour un fan comme moi. Entendre la divine musique de Messiaen sans avoir à se geler les miches dans une église qui sonne mal et trop, c'est vraiment avoir un avant-goût du paradis.

Ensuite vient une pièce de Pascal Dusapin intitulée Memory. Censée être un Hommage crypté et monomodal à Ray Manzarek (musicien américain qui tenait les claviers pour le groupe The Doors), c'est surtout une pièce hautement soporifique et dont l'intérêt musical doit être crypté lui aussi car il m'a totalement échappé.

Pour terminer, nous entendons la Suite pour orgue de Stefan Pitz. Une série de pièces spectaculaires et virtuoses qui explorent non seulement les possibilités de l'orgue, mais aussi celles de l'orgue de la philharmonie en particulier. Parmi les techniques employées, le jeu vertical (sur plusieurs claviers avec une seule main) ou les changements de registration sur une note tenue (à part une sorte de claquement lorsque les tuyaux se mettent en vibration, cet effet-là ne produit d'ailleurs rien d'extraordinaire). De cette exploration tous azimuts, il ressort une gamme d'émotions et d'atmosphères très variées, un peu inégales car certaines parties fonctionnent mieux que d'autres. Bien qu'il y ait sans doute dans cette partition des éléments structurants, je n'ai guère trouvé à l'oreille de fil rouge musical ou émotionnel qui relierait les parties entre elles pour construire une narration. Il n'en reste pas moins que cette pièce est la plus audacieuse et la plus développée de ce que nous avons entendu ce jour. Et que les trois pièces présentées par les jeunes compositeurs étaient, chacune à sa façon, autrement plus stimulantes et réussies que la très décevante pièce de Dusapin.

Outre les artistes eux-mêmes (Edward Vanmarsenille, Evgenia GalyanGauthier Bernard, Thomas Groenweghe, Jean-Luc Thellin) il faut remercier et féliciter les professeurs Anne Froidebise et Michel Fourgon pour une initiative qui perpétue l'esprit de création et d'innovation insufflé par Henri Pousseur au conservatoire de Liège, et qui semble encore bien vivace aujourd'hui.

mardi 5 avril 2011

La musique de l'avenir sur les instruments du passé

Reçu dans ma boîte à spam, cette pub de la Cité de la Musique:

L'intégrale des symphonies de Beethoven.

Compositeur universel, Ludwig van Beethoven n'a cessé d'influencer des générations de musiciens. La Cité de la musique vous propose l'intégrale de ses symphonies. Interprétée par la Chambre Philharmonique sous la direction d'Emmanuel Krivine et jouée sur instruments d'époque, cette série de concerts retrace la manière dont Beethoven a dépassé toutes les conventions pour projeter le genre symphonique dans l'avenir.

En mon for intérieur, je n'ai pas pu m'empêcher d'être perplexe: si le mec, là, Beethoven, il était tellement moderne qu'aujourd'hui encore il décoiffe les mamies de la salle Pleyel, quel besoin y a-t-il d'utiliser des instruments anciens (ou copies d'ancien) pour le jouer ?

Attention, je n'ai rien de spécial contre E. Krivine et son orchestre: j'ai eu le bonheur de les entendre à Salzbourg il y a quelques années dans un opéra de Mozart, c'était vraiment impec. Du travail soigné, à l'ancienne. Je kiffe les cordes en boyau, les cors naturels, et les pianoforte sans double échappement. Respect total pour les mecs qui font des années de recherches sur le son des instruments. Si le son n'est pas important, qu'est-ce qui est important pour un musicien ?

Cela étant posé, c'est tout de même ahurissant se se présenter comme progressiste alors qu'on se spécialise dans la musique vieille de 200 ans et plus. C'est là la plus grande ruse des musiciens spécialisés dans les instruments d'époque: se faire passer pour modernes et par conséquent, ringardiser ceux qui ne jouent pas comme eux. Pour un peu, on y croirait, à leur fable. Comme si l'histoire de la musique (celle qu'on enseigne dans les histoires de la musique) était définitivement close. Comme si la seule évolution était celle des traditions interprétatives. Comme si la musique qu'on fait aujourd'hui, que ça soit du rock ou du Mantovani, c'était forcément de la merde (alors que tout le monde sait que dans le rock il y a des choses bien parfois). Du reste nous en avons déjà parlé. La muséification à l'oeuvre dans tous les arts, la culte effréné et idolâtre des oeuvres du passé et la réaction des artistes contemporains qui trouvent refuge dans l'absurde, la provocation ou l'anecdotique, tout ça caractérise notre époque et n'augure rien de bon d'ailleurs pour celle qui va suivre.

C'est décidé: la prochaine fois qu'un ayatollah du diapason à 415 Hz, adepte du J-S Bach avec archet convexe et sans un picogramme de vibrato me chauffe les oreilles en me disant qu' on ne peut plus jouer comme ça aujourd'hui, je commencerai par lui rire au nez bien fort avant de répliquer: z-y-va bouffon, tu trouves ça moderne de jouer du violon comme mon arrière-grand-mère ?

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(illustration de ce billet: Comme les vieux chantent, ainsi les jeunes jouent de la flûte, toile de Jacob Jordaens, 1638, conservée au musée d'Anvers).


jeudi 31 mars 2011

L'Oiseleur des Longchamps chante Berlioz à la radio

Le baryton L'Oiseleur des L.ongchamps me signale qu'il enregistre demain, le 1er avril (et ce n'est pas un poisson), des mélodies à la radio pour l'émission d'Arièle Buteaux, les invités d'Arièle.

Au programme entre autres, le Spectre de la Rose extrait des Nuits d’Été de Berlioz (dans un arrangement pour voix, piano, violon, violoncelle de votre serviteur) et une complainte sicilienne de Frédérico Alagna.

La diffusion sur France Musique est prévue le dimanche 1er mai à 12h30.

Le piratage c'est mâle

En guise de poisson d'avril un peu en avance, voici cette publicité anti-piratage de la RIAA (syndicat américain des producteurs de disques) dont l'authenticité est douteuse mais dont le bon goût est absolument parfait:

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Impossible malheureusement de retrouver la source de cette excellente parodie qui traînait sur mon disque dur. J'espère que les lectrices du Journal de Papageno me pardonneront; elles sont tellement cultivées qu'elles apprécieront davantage celle-ci, publiée par le Modern Humorist, qui imite le style des affiches de propagande maccarthyste dans les années 1950:

RIAA_parody3.jpgEt je vous laisse méditer sur le sujet du jour: à quoi bon télécharger des mp3 pirates sur des réseaux de peer-to-peer alors qu'on a toute la musique gratuite qu'on veut à la radio, sur youtube et spotify ? Les dissertations sont à rendre pour jeudi prochain.

dimanche 27 mars 2011

La musique éveille le temps, par Daniel Barenboim

Daniel Barenboim, le pianiste et chef d'orchestre bien connu, a déjà eu l'occasion de s'expliquer sur son engagement politique, sur la musique de Wagner, sur Israël et la Palestine dans de nombreuses interviews. Il avait également publié un livre Parallèles et Paradoxes avec l'intellectuel palestinien Edward Saïd qui fut avec Barenboim l'inspirateur du projet du West-Eastern Divan Orchestra, à savoir un orchestre symphonique de jeunes qui regroupe des Israéliens, des Palestiniens, des Syriens, des Libanais et d'autres nationalités, et qui cherche à susciter une meilleure compréhension mutuelle des peuples du Proche-Orient. Du reste nous avons déjà parlé de ce orchestre dans le journal de Papageno.

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Ce nouveau livre, La musique éveille le temps, publié en 2008, est l'occasion de regarder en arrière, de faire le point sur 10 ans avec le West-Eastern Divan et sur 60 ans de carrière comme musicien. Barenboim y développe une philosophie qui cherche et trouve dans la pratique de la musique une sagesse s'appliquant à la vie des individus comme à celle des nations. De même que la polyphonie permet à chaque voix musicale de s'exprimer en écoutant les autres voix, de même une solution de paix entre Israéliens et Palestiniens ne pourra être basée que sur l'écoute et le respect mutuel.  "La musique n'est pas une alternative mais plutôt un modèle", écrit-il. "La diversité du groupe est propice à la coexistence pacifique de diverses identités nationales, et, au-delà, permet à chacun de se libérer des idées préconçues sur l'autre". Et encore: "Lorsque les Palestiniens et d'autres Arabes se joignent à des Israéliens pour faire de la musique, le principal élément qui manque dans la vie politique de la région, à savoir l'égalité, est déjà une donnée".

L'orchestre symphonique comme modèle de société ? Les initiatives comme El Sistema de Gustavo Dudamel au Venezuela, ou plus proche de chez nous, le réseau Orchestres à l'école montrent que la musique peut jouer un grand rôle dans l'éducation et la socialisation des jeunes des quartiers défavorisés, et dans la prévention de la violence. Il y a une sorte de magie de la musique qui agit de manière étonnamment efficace. D'autres événements culturels ou sportifs peuvent jouer un rôle social comparable, mais il y a dans le sport une notion d'affrontement et de polarisation du public (songez à un match de foot Paris - Marseille) alors que la musique rassemble. Ainsi, créer des compétitions sportives avec des Israéliens et des Palestiniens contribuerait certainement à une meilleure entente mutuelle et à la paix dans cette région du monde, mais les supporters resteront attachés à la défense de leur nation. Regrouper des personnes des deux nationalités autour d'un projet artistique est un geste plus fort, qui va beaucoup plus loin. Comme le remarque très justement Barenboim, la musique engage en nous toutes les dimensions de l'être: affectives, intellectuelles, et morales.

"On a souvent admiré mes initiatives, en faisant allusion à une certaine naïveté de ma part. Mais je me demande s'il n'est pas encore plus naïf de compter sur une solution militaire qui n'a pas fonctionné depuis soixante ans". Admiré par beaucoup, Barenboim a été également critiqué de manière violente par l'extrême droit israélienne: on l'a traité de fasciste, d'antisémite, etc. Certains ont même voulu lui retirer la nationalité israélienne en 2008, au moment où il a accepté le titre de citoyen palestinien honoraire décerné par l'Autorité Palestinienne.

Naïf, Barenboim ne l'est certainement pas: c'est plutôt sa lucidité qui me frappe à chaque page de ce livre. A propos de la musique de Wagner, il reconnaît sans détour l'antisémitisme déclaré de Wagner, et l'utilisation outrancière que les nazis ont fait de sa musique. Mais il poursuit l'argumentation: les nazis ont cherché à récupérer d'autres chefs-d'œuvre du patrimoine allemand comme la 9e symphonie de Beethoven: faut-il pour autant rayer du catalogue toute la musique qui a été jouée entre 1933 et 1945 en Allemagne ? Qu'on l'aime ou pas, Wagner est tout de même un musicien capital dans l'histoire de la musique occidentale, un de ceux qui a obligé les autres à se positionner pour ou contre, sans laisser personne indifférent. Par ailleurs, continue Barenboim, si on doit respecter la sensibilité de ceux qui associent la musique de Wagner au nazisme et refusent d'écouter sa musique, on peut également respecter le choix de ceux qui ne font pas une telle association. Et un tel choix doit être fait par les individus, et non par le groupe. Autrement dit le refus de la musique de Wagner, s'il est légitime dans certains cas, ne peut être imposé par une tabou à l'échelle de la nation toute entière.

Après un concert du West-Eastern Divan Orchestra à Ramallah en 2005, c'est toujours avec une grande lucidité que Barenboim analyse les réactions du public: ceux qui approuvent et comprennent le projet, et ceux qui jugent indécent de dépenser de l'énergie à des choses aussi futiles que la musique alors que des injustices et des violences si graves sont commises quotidiennement. Le musicien a fait son choix et l'assume, mais il reconnaît et même écoute attentivement l'opinion de ceux qui le critiquent.

Daniel Barenboim évoque également dans son livre sa passion pour la musique, compare la forme sonate et la fugue, évoque le rôle de Bach, Mozart, Spinoza ou Boulez dans sa vie. Pour être franc, cette partie théorique n'est pas ce qui m'a le plus passionné: ce qu'il écrit est souvent juste mais rarement original ou très profond. De même les parallèles qu'il dresse entre formes musicales et structures politiques ont leurs limites. Barenboim est un musicien, et non un intellectuel comme l'était son ami Edward Saïd (dont nous recommandons de manière urgente la lecture de Orientalism ou Culture and Imperalism à ceux de nos lecteurs qui ne le connaîtraient pas). Son livre est intéressant et même passionnant en tant que témoignage d'une vie d'artiste engagé et exemplaire, davantage que pour son contenu théorique. On y trouve certains documents comme le discours historique qu'il a prononcé en 2004 à la Knesset lorsqu'on lui a attribué le prix Wolf. Dans ce discours il cite la déclaration d'indépendance: "Une complète égalité de droits sociaux et politiques, sans distinction de croyance, de race ou de sexe [...] Nous tendons la main de l'amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples". Il pose ensuite la question aux députés israéliens; "pouvons-nous, malgré tout ce que nous avons accompli, ignorer le fossé intolérable entre ce que nous promettait la déclaration d'indépendance et ce qui a été réalisé, le fossé entre l'idée et les réalités d'Israël ?  [...] L'indépendance de l'un au dépens des droits fondamentaux de l'autre a-t-elle un sens ?"

L'espoir est tout aussi nécessaire à l'homme que le pain qu'il mange ou l'air qu'il respire. C'est pourquoi, alors que la situation du conflit Israëlo-Palestinien sur le terrain paraît aussi inextricable et insoluble que jamais, il nous faut d'autres Barenboim. D'autres prophètes pour nous rappeler que la paix n'est pas seulement un concept abstrait à l'usage des doux rêveurs idéalistes, mais un processus, un travail comparable aux efforts des musiciens pour atteindre la perfection, et que ce travail a déjà commencé.


lundi 21 mars 2011

Quatre ans de Journal de Papageno

Le Journal de Papageno va fêter ses quatre ans. Cinq cent billets, un millier de commentaires, et un nombre de visites quotidiennes qui me surprend toujours: environ trois cents si on exclut les robots des moteurs de recherche. Lesquels moteurs de recherche classent ce blog entre la 2e et la 7e position pour le mot-clé "Papageno", ce qui est une belle performance si l'on pense que Papageno est aussi le nom d'un magasin de disques à Paris, d'un ensemble de musique ancienne à La Haie, d'une très sympathique association qui organise des concerts dans les prisons et hôpitaux et bien sûr de mon personnage préféré de La Flûte Enchantée.

Quatre ans de questions qui restent encore ouvertes (Qu'est-ce que la musique tonale ? Pourquoi la musique contemporaine fait-elle fuir les amateurs de classique ? N'y a-t-il vraiment pas d'autre choix que le post-sérialisme ou le minimalisme néo-tonal ? Faut-il et peut-on encore écrire de la musique aujourd'hui ?). Quatre ans d'impressions partagées, d'étonnement, de coups de gueule et de coups de chapeau sur les concerts, les disques, les œuvres. Et aussi de commentaires souvent drôles, justes ou instructifs qui m'ont aidé à progresser dans mon chemin d'étudiant musicien. Merci à tous.

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Je n'écris rien ou presque dans ce journal qui ne soit pas en lien avec la musique. Ce n'est pas uniquement parce que je suis un mono-maniaque. Rien ne m'empêcherai de faire comme Palpatine et de commenter l'abstention aux Cantonales, la réforme constitutionnelle au Maroc, le séisme de Sendai ou la corruption des députés européens. Aucun de ses sujets ne me laisse indifférent, mais qu'aurais-je à raconter d'intéressant dessus ? On trouve déjà les faits, les avis d'expert et des éditoriaux de toute tendance politique dans les journaux et dans certains blogs spécialisés de très bon niveau comme par exemple Bug Brother (en français, sur la sécurité informatique et les libertés individuelles) ou The Oil Drum (en anglais, sur le pic pétrolier). J'ai préféré pour ce blog parler de choses qui m'intéressent directement et que je connais au moins un peu. Avec mon point de musicien étudiant, je peux éventuellement donner un son de cloche différent de ce qu'on lit dans la critique musicologique traditionnelle.

Joël au balcon, Pâques au tisons (Opéra de Paris, programme 2011-2012)

A lire sur ResMusica, un article de Maxime Kaprielian: Faire du vieux avec du vieux, qui brosse un tableau assez sombre mais fort juste hélas de la programmation 2011-2012 de l'Opéra de Paris. A part une création de Philippe Fénelon, on n'entendra que des compositeurs morts, cela va de soi (et la plupart morts depuis 100 ans au moins); mais on aura également droit aux metteurs en scène morts. La prochaine étape de cette fossilisation déjà bien avancée de l'opéra, c'est bien sûr les chanteurs morts. Ne suggérons surtout pas à Nicolas Joël de mettre sur scène un androïde doté de la voix enregistrée de la Callas, il serait capable de prendre cela au sérieux.

On en viendrais presque à regretter Gérard Mortier qui multipliait les provocations pour ensuite paraître s'étonner que parfois, le public réagisse aux dites provocations. Au moins il a programmé des compositeurs vivants comme Boesmans, Mantovani, ou Saariaho.

Il fut un temps où l'Opéra était un genre vivant, où chaque saison amenait des dizaines de nouvelles productions présentées par une demi-douzaines de scènes, parmi lesquelles le public parisien choisissait le ou les succès de l'année. Même si la plupart des opéras et ballets écrit par Adam, Meyerbeer, Cherubini, Auber, Massenet et les autres n'ont pas survécu. Ce temps semble bien révolu désormais, et la créativité qui s'exprimait à travers l'opéra a choisi d'autres vecteurs d'expression: cinéma, jeux vidéo, concerts rock, comédie musicale...

Mais la bonne nouvelle tout de même pour les Parisiens du début du XXIe siècle ce sont tous les trains à grande vitesse et les avions low cost qui sillonnent l'Europe et rendent tellement facile un petit saut à Bruxelles, Londres, Amsterdam ou Zurich pour aller voir un spectacle ou une exposition... au lieu d'un abonnement à l'Opéra, offrez-vous une carte grand voyageur !


samedi 12 mars 2011

KABrass: danse avec les cuivres (concerts les 12 et 13 mars)

Je publie ce billet bien tardivement, pour rappeler les concerts de l'ensemble KAbrass, dans un nouveau programme "Danse avec les Cuivres", sous la direction de la jeune et très prometteuse Elisabeth Askren, le 12 mars (aujourd'hui donc) à 17h à Paris dans l'Eglise Suédoise et le 13 mars au Mesnil-le-Roi dans les Yvelines. Les détails sont sur le site de KAbrass. Venez nombreux !


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dimanche 6 mars 2011

Bartholomée, Seba, Lachenmann et Pagliei par le Quatuor Danel à Liège

Ouï à la philharmonie de Liège le 3 mars dernier, un concert de l'excellent Quatuor Danel donné dans le cadre du festival Ars Musica, avec la participation du centre Henri Pousseur (ex-CRFMW) pour l'électronique.

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jeudi 24 février 2011

Neige sur Liège (haïku, pour voix et piano)

Écrit en décembre dernier, en deux heures, entre deux répétitions d'orchestre à Liège, et en regardant la neige tomber par la fenêtre au-dessus de la Cité Ardente, voici la partition d'un Haïku pour voix et piano. L'ambitus vocal étant assez réduit (une octave, du mi au mi) c'est chantable par presque toutes les voix ou presque. Un Haïku est nécessairement très court (5 + 7 + 5 syllabes, encore que le comptage des syllabes ne soit pas le même en Japonais et en Français) et doit comporter une référence à la saison. C'est bien le cas ici:

Neige sur Liège

L'Ardente endormie

Rêve à son passé

Comment rendre musicalement le sentiment de confort feutré et de léger vide qu'on ressent en regardant les flocons tourbillonner derrière une vitre, au-dessus d'une ville immobile et plus grise que jamais ? Je ne saurais l'expliquer, mais alors que je n'avais pas particulièrement prévu de travailler à ce moment-là, une intuition m'a soufflé ce court motif que j'ai jeté sur le papier:

haiku_extrait.PNG

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Le reste a suivi très naturellement. Dans une pièce aussi courte, on ne doit pas introduire trop d'idées si l'on tient à créer une ambiance cohérente. Il vaut mieux jouer avec les matériaux qu'on entend dans les toutes premières secondes, ce qui laisse tout de même une grande liberté car on est bien loin d'avoir épuisé toutes les possibilités de variation et de développement quand la pièce prend fin.

La tête de ce motif, noyée dans la résonance de la pédale, peut faire penser aux nuages et tourbillons debussystes, Mais ce brouillard est vite dissipé par suite du motif (dissonance de septième majeure, rythme pointé, accent, coupure de la pédale) qui débouche sur une note tenue, autrement dit sur le vide. Il est un peu tard et je ne vais pas vous faire un cours sur la contemplation du vide dans la philosophie taoïste mais vous avez saisi l'idée.

Dès qu'un de mes amis chanteur ou chanteuse aura eu la gentillesse de programmer cette chansonnette en récital, j'aurais peut-être un bout de mp3 à poster dans ce journal.


dimanche 20 février 2011

Black Swan, ou l'art de déconstruire Tchaïkowsky

Le succès du film Black Swanaffiche_black_swan_350.JPG de Darren Aronofsky tient bien sûr à la performance de Nathalie Portman, qui a vaillamment repris des cours de danse classique pour incarner de manière crédible la danseuse de ballet qui sombre dans la folie, ainsi que le suggère très bien l'affiche.

Il vient peut-être aussi de la très bonne musique de Clint Mansell, qu'on avait déjà remarqué pour les boucles minimalistes et dérangeantes de Requiem for Dream.

Le ballet Le Lac des Cygnes de Piotr Illytch Tchaïkowsky, sorte de tarte à la crême de la danse classique, tient une place centrale dans le film et donc aussi dans la musique de ce film. Commençons par ré-écouter l'introduction de la version originale, où le hautbois énonce une gentille mélodie en si mineur qui pourrait faire penser à la symphonie inachevée de Schubert, en plus gentil et en plus fade aussi:

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Dans la musique de Clint Mansell, la musique de Tchaïkowsky survit par fragments, elle surnage en quelque sorte comme les morceaux de bois joliment ouvragé d'un navire qui vient de sombrer. Dès l'introduction, on ne tarde pas à sentir un certain malaise pointer (extrait de Nina's Dream):

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Assez rapidement, on perd ses repères et ne sait plus vraiment ce qui est de Clint Mansell et ce qui est de Tchaïkowsky, dont les apparitions peuvent adopter toutes les intermédiaires entre la citation littérale et le fragment quasi- méconnaissable. Extrait de Night of Terror:

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On peut constater que si des effets bruitistes directement inspirés de la musique contemporaine sont utilisés (Ligeti et Penderecki sont passés par là...), on reste malgré tout dans la musique tonale et de la musique de film grand public. Pas de poly-rythmie ou de poly-tonalité à la Charles Ives (avec par exemple superposition de deux passages différents du Lac des Cygnes, chacun dans son tempo et sa tonalité). Même si j'ai l'impression à titre personnel qu'on aurait pu aller beaucoup plus loin dans la description musicale de la folie et du chaos, il n'en reste pas moins que Clint Mansell est un des compositeurs de musique de films les plus personnels et les plus attachants que je connaisse. Il paraît que l'utilisation de la musique de Tchaïkowky rend la bande originale de Black Swan inéligible pour les distinctions habituelles de la profession comme les Oscars. On s'en moque: la musique est très réussie, et le film aussi.

Ainsi déconstruite, cassée en morceaux et torturée, la musique de Tchaïkowsky devient tout à fait écoutable...

lundi 14 février 2011

Le paradis selon Anderson, Carter et Saariaho

Entendu vendredi dernier à la Cité de la musique, un concert de l'Ensemble inter-contemporain donné dans le cadre d'un cycle sur le thème du Paradis.

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vendredi 4 février 2011

Le disque classique survivra-t-il à la mort des majors ?

Lu dans les Carnets sur Sol, quelques réflexions sur l'agonie des majors du disque et ses conséquences pour les amateurs de musique classique. Que je vous invite à lire, et auxquelles j'ajoute les miennes.

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dimanche 30 janvier 2011

Heinz Holliger: Souvenirs Tremaësques pour alto seul

Il est temps de reprendre le fil d'une série de billets consacrés à la littérature pour alto seul au XXe et XXIe siècles. Après la Sonata Variata de Nicolas Bacri, d'une facture solide mais qui regarde plutôt du côté de la tradition, voici Souvenirs Tremaesques de Heinz Holliger écrit la même année (2001).

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samedi 22 janvier 2011

Nuits d'été de Berlioz: la version pour voix haute, piano, violon, violoncelle est en ligne

J'ai déjà évoqué cet arrangement des Nuits d'été d'Hector Berlioz pour voix, piano, violon et violoncelle. Il existe en deux versions: voix haute (soprano ou ténor) et voix moyenne. Pour chaque version j'ai en outre posté en ligne une partie de violon et une partie de violoncelle où la ligne de chant est reproduite pour faciliter la mise en place. Les partitions sont disponibles sur le site de Tamino productions, en PDF ou en version papier. L'hébergeur actuel de ce site (qui assure également l'impression à la demande et l'envoi des partitions papier) ne permet malheureusement pas de regrouper plusieurs partitions ensemble, j'ai donc dû poster au total six partitions distinctes.

La première audition en concert de cet arrangement aura lieu cet été par le baryton L'Oiseleur des Longchamps.

mardi 11 janvier 2011

Le mépris

S'il fallait choisir un seul mot pour qualifier l'attitude des journalistes et critiques spécialisés ans la "musique classique" envers les compositeurs, je pense que ce serait le mépris. Qu'on écrive dans un style néo-consonant, post-spectral ou pré-boulézien, une chose est sûre, c'est qu'on ne trouvera pas grâce à leurs yeux. Pas avant d'être mort depuis une centaine d'années en tout cas, et d'avoir acquis le statut de Compositeur (doté de génie, naturellement) dûment répertorié dans les dictionnaires de la musique et les programmes de la salle Pleyel.

hilary_hahn.jpgUne anecdote entre mille témoignera très bien de ce mépris. Une de mes violonistes préférées, Hilary Hahn, vient de publier un nouveau disque avec deux concertos: celui de Jennifer Higdon et celui de Piotr Tchaïkowsky. Une journaliste de la radio que je préfère ne pas nommer en fait sa chronique du jour. Elle commence par s'étonner que le nom de Higdon apparaisse en caractères aussi gros que celui de Tchaïkowsky sur la pochette du disque. Puis elle qualifie ce concerto, dont Hilary Hahn signe le tout premier enregistrement, de "néo-classique". Autant dire que c'est de la merde. D'ailleurs on n'aura pas le droit de l'écouter: c'est un extrait de Tchaïkowsky qu'on entendra.

J'aurais bien aimé avoir un micro moi aussi pour interrompre cette idiote de journaleuse et lui renvoyer son mépris à la figure. Pour lui dire, à cette conne, que tout comptes faits, Tchaïkowsky lui aussi était un passéiste, comme Brahms ou Rachmaninoff, qu'on s'en fout pas mal de savoir ce qui est futuriste et ce qui est has been, que tout ce qu'on veut c'est écouter de la musique, et que nom de Zeus on est bien assez grands pour se faire une idée par nous-même de ce nouveau concerto. Je vous invite à découvrir le début, ça ressemble assez peu à du Tchaïkowsky tout de même:

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L'orchestration est très fine, les instruments sont utilisés individuellement ou par petit groupes, plus rarement comme une masse destinée à lutter avec le soliste. Les spécialistes jugeront sans doute que la référence tonale (on est en si mineur) est présente, mais c'est le choix de la compositrice et il n'y a rien à dire là-dessus. Néo-tonal ou pas, j'ai écouté ce concerto avec bien plus de plaisir que celui de Tchaïkowsky, dont ce vieux facho de Rebatet écrivait dans son histoire de la musique qu'il mélangeait des formules académiques avec des "tziganeries de restaurant", et que je connais archi-par-coeur.

Pour terminer sur une note positive, saluons encore une fois le talent et le courage d'Hilary Hahn qui, après avoir fait aimer le concerto Schönberg à son public, continue de démontrer, et avec combien de talent, que le répertoire ne se limite pas à 10 concertos, et qu'il n'y a pas besoin d'être mort et enterré pour écrire de la musique. Et que si vous voulez entendre des choses sensées sur ce disque, il vaut mieux fermer la radio et écouter les artistes qui l'ont réalisé;



samedi 1 janvier 2011

Bonne année 2011 avec Franz Liszt

En ce 1er janvier 2011, commençons par adresser nos meilleurs voeux aux lecteurs du Journal de Papageno: santé, bonheur et bien sûr beaucoup de belles émotions musicales pour l'année qui vient. En 2010 nous avons célébré Chopin et oublié Schumann: 2011 sera sans doute l'année du bicentenaire et peut-être de la redécouverte de Franz Liszt.

Franz_Liszt_small.jpg Si tout le monde connaît le Franz Liszt qui inventa le récital pour piano, composa les Rhapsodies Hongroises et cassait les cordes des pianos, qui connaît l'enfant prodige qui parcourut l'Europe au même âge que Mozart ? Qui connaît l'ascète imprégné de spiritualité franciscaine qui voyageait en 3e classe, donnait tout son argent, n'a jamais réclamé un centime aux élèves de ses master-classes ? Qui connaît le kapellmeister de Weimar, inventeur du poème symphonique, défenseur de Berlioz et précurseur de Wagner ? Qui connaît, qui joue sa musique religieuse, ses oratorios Christus et Sainte Elisabeth ? Qui s'étonne encore du dépouillement atonal de ses dernières pièces pour piano ? Qui se souvient de ses concerts philanthropiques, son engagement politique pour l'indépendance de la Hongrie ou encore pour soutenir la révolte des Canuts de Lyon en 1831, dont il a repris le refrain ? Aujourd'hui plus que jamais Franz Liszt, génie de la musique dont la vie fut un roman, est à redécouvrir. Et il est tout aussi urgent d'envoyer une copie de son livre Des Bohémiens et de leur Musique en Hongrie à notre président de la république et à son ministre de l'intérieur, tous deux si prompts à l'exploitation politique de la misère chez les uns comme du racisme chez les autres.

Pour ouvrir donc cette année 2011, quoi de plus adapté que Les Préludes ? Commençons par relire l'argument ce de poème symphonique, qui reprend l'introduction des Méditations poétiques de Lamartine:

Notre vie est-elle autre chose qu'une série de Préludes à ce chant inconnu dont la mort entonne la première et solennelle note ? L'amour forme l'aurore enchanté de toute existence; mais quelle est la destiné où les premières voluptés du bonheur ne sont point interrompues par quelque orage, dont le souffle mortel dissipe ses belles illusions, dont la foudre fatale consume son autel, et quelle est l'âme cruellement blessée qui, au sortir dune de ces tempêtes, ne cherche à reposer ses souvenirs dans le calme si doux de la vie des champs ? Cependant l'homme ne se résigne guère à goûter longtemps la bienfaisante tiédeur qui la d'abord charmé au sein de la nature, et lorsque la trompette a jeté le signal des alarmes, il court au poste périlleux quelle que soit la guerre qui l'appelle à ses rangs, afin de retrouver dans le combat la pleine conscience de lui-même et l'entière possession de ses forces.

Écoutons ensuite ces variations symphoniques si colorées et contrastées, jouées avec tout l'enthousiasme possible par le Western Eastern Divan Orchestra dirigé par Daniel Barenboïm:



Bonne année 2011 sous le patronage généreux et enflammé de Franz Liszt !

(photo: Liszt en 1858 par Franz Hanfstaengl)

mercredi 22 décembre 2010

Les Nuits d'été pour voix et trio avec piano

C'est sur une proposition du baryton L'Oiseleur des Longchamps que j'ai entrepris de réduire les Nuits d'été de Berlioz pour voix et trio avec piano (piano, violon, violoncelle). Une combinaison instrumentale infiniment plus riche que le piano seul tout en étant bien plus facile à réunir (et à faire jouer dans une petite salle) qu'un orchestre symphonique.

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