Elle est née en 1678, elle n'a pas pris une ride, et le président de la république a une dent contre elle. C'est la Princesse de Clèves. La première attaque a été menée par le candidat à la présidentielle, en février 2006:

« L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur 'La Princesse de Clèves'. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de 'La Princesse de Clèves'… Imaginez un peu le spectacle ! »

Plus récemment il en a remis une couche, ce qui fait murmurer à certains que la raison de cet acharnement est personnelle, une des secrétaires de l'Elysée ayant échoué à un concours administratif interne qui comportait entre autres des questions sur la Princesse de Clèves.

Beaucoup de choses ont été écrites à propose de cette hostilité à la Princesse, comme cet article de Beigbeider dans LIRE de mars 2007 qu'on peut consulter sur le blog Lettres au Monde sur l'être au monde, celui de Marc Escola sur Fabula, ou encore le Sarkothon 2009 de Jacques Drillon dans le Nouvel Obs. A titre personnel, plus encore que l'attaque contre la culture littéraire, c'est le présupposé que les personnes qui occupent des emplois subalternes (comme les guichetières) n'ont ni besoin ni envie de se cultiver. La Star Ac' et la Coupe de la Ligue, c'est bien assez pour eux !

En Autriche, il y a quelques années, j'avais parlé avec un homme qui vidait les corbeilles à ordures dans un jardin public. Il avait un petit livre assez abimé dans sa poche: des poésies de Reiner-Maria Rilke. Avec des mots très simples, l'allemand de cet homme qui n'avait pas fait d'études n'étant guère plus sophistiqué que le mien, il m'a confié sa passion pour la musique de Schubert.

Pour en revenir à la politique, il y a bien eu une période dans l'histoire de France où l'histoire, la philosophie, la littérature avaient quasiment disparu de l'enseignement, concentré sur les matières scientifiques et techniques, destiné à fabriquer des soldates et des ingénieurs et non des artistes, des esthètes ou des humanistes. Cette période ? Le premier Empire. Relisons ce qu'en dit Lamartine dans sa préface des Méditations en 1834:

C’était l’époque de l’empire : c’était l’heure de l’incarnation de la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l’ont pas subie, l’orgueilleuse stérilité de cette époque. C’était le sourire satanique d’un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu dans le monde ; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : « Amour, philosophie, religion, enthousiasme, liberté, poésie : néant que tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née ». Et ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte dans leurs intelligences, morte en eux et autour d’eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu’elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu’il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique ; c’était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme c’est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l’emploie, qui n’examine nullement si on le fait servir à l’oppression du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l’esprit ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d’autre missionnaire, pas d’autre séide, et ce séide le servait bien.

Lorsqu'on a fait des études scientifiques (ce qui est mon cas), on peut sourire de cette opposition frontale des maths et des lettres, d'autant plus que les maths, les vraies maths que pratiquent une poignée de chercheurs, sont tout aussi inutiles et d'une beauté tout aussi indéchiffrables qu'un poème de Mallarmé ou qu'un quatuor d'Anton Webern:

Dans un premier chapitre on définit, pour D une algèbre à division centrale sur un corps de fonctions sur un corps fini, les D-stukas de Drinfeld de rang quelconque avec structure de niveau ainsi que leurs champs classifiants. On montre que ces champs sont représentables au sens de Deligne-Mumford, localement de type fini et lisses sur leur base naturelle. Ils sont munis de deux morphismes dits «de Frobenius partiels» et de correspondances de Hecke. Dans le chapitre deux, on introduit une notion de filtration canonique de Harder-Narasimhan pour les D-stukas. Elle permet d'écrire de façon naturelle les champs classifiant les D-stukas comme des réunions filtrantes d'ouverts de type fini. Dans le chapitre trois, on décrit les groupoïdes de points fixes des composés de morphismes de Frobenius partiels et de correspondances de Hecke. Quand on tronque comme dans le chapitre deux, ces groupoïdes deviennent finis et en comptant leurs points avec multiplicités, on obtient des rationnels, baptisés «nombres de Lefschetz tronqués» pour lesquels on donne une première formule. Le chapitre quatre traite le cas du rang un. Les champs classifiants correspondants sont alors projectifs. On précise la structure de leur cohomologie -adique en combinant la formule des points fixes de Grothendieck-Lefschetz et la formule des traces de Selberg. Dans le chapitre cinq, on étudie le cas des rangs supérieurs. On introduit une façon de définir des «traces tronquées» pour les opérateurs de Hecke agissant sur les espaces de fonctions automorphes attachés aux groupes linéaires sur D. On prouve notre théorème principal qui affirme que les «nombres de Lefschetz tronqués» introduits au chapitre trois sont égaux aux «traces tronquées» de certains opérateurs de Hecke

(résumé de la thèse de doctorat de Laurent Lafforgue)

Fermons la parenthèse. Le parallèle entre Napoléon 1er et notre hyperactif président a souvent été fait, et il faut bien reconnaître qu'il est abusif, mais pas dénué de tout fondement. La France de la Ve République étant encore une démocratie, il est possible d'écrire et de publier des pastiches comme Mme de Pécresse et M. de Sarkise de Jean-Philippe Grosperrin, ou La princesse et le président de Sylvie Prioul. Il est également possible de répondre à l'invitation de quelques profs de l'université Paris III:

Parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d'art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu'ils exercent,

Parce que nous sommes persuadés que la lecture d'un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel,

Parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture la démocratie est morte,

(...)

Nous nous relaierons le lundi 16 février, à partir de 15h, devant le Panthéon, à Paris, pour une lecture marathon de La Princesse de Clèves.