Les jeunes ne s'intéressent pas à la musique classique. Surtout ceux des banlieues, ou plutôt des « quartiers populaires » comme dirait cette bourgeoise de Martine Aubry. C'est devenu un lieu commun et même un cliché, validé par de nombreuses études sociologiques depuis Bourdieu au moins. On ne compte pas non plus les initiatives « pédagogiques » menées par les orchestres, les mairies, ou les lycées afin d'inculquer le classique à nos jeunes. Lesquels résistent vaillamment à tant d'assauts et continuent d'écouter la musique de leur génération. Ce qui inspire de tristes articles à de tristes intellectuels déplorant que les jeunes refusent ainsi de s'adapter au classique. Car adapter le classique aux jeunes, il ne saurait en être question. C'est parfaitement impossible : par définition le classique c'est ce qui ne change pas.

Je voulais faire au départ un article sur tous les lieux communs liés à la musique classique pour les démonter gentiment, mais en avançant dans la rédaction, je me suis rendu compte avec horreur puis avec amusement que tous ces lieux communs sont parfaitement véridiques et que la vérité est encore pire que cela. Il suffit d'ouvrir les yeux :

  • « Le classique c'est une musique de vieux ». Bmamie.jpgien sûr ! Il suffit de regarder le public du Théâtre des Champs-Élysées ou de la Folles Journée de Nantes pour s'en persuader. Mais pourquoi ? C'est tout simple : en vieillissant l'oreille baisse. La musique devient progressivement moins riche en couleurs (à cause des fréquence aigües). Dans ces conditions il est beaucoup plus confortable de ré-écouter la musique qu'on connaît déjà, car la mémoire reconstitue ce qu'on n'entend plus que partiellement. Et puis le classique c'est assez prévisible, c'est toujours la même chose : tonique, dominante, ré-exposition, cadence, coda, saluts, applaudissements, taxi, une camomille et puis au lit ! Alors que tout fout le camp, tout se détraque ma bonne dame, les jeunes ne respectent plus rien, le rituel immuable bien rôdé du concert classique est rassurant. Plus on vieillit, moins on entend bien, et plus on apprécie Vivaldi sur instruments d'époque.

  • « La musique classique est bourgeoise » La musique classique est un marqueur de la classe dominante, c'est un fait bien documenté. Une seule preuve ? Les questions sur la musique classique à l'épreuve de culture générale de l'ENA, dont le seul but est d'empêcher les fils d'ouvriers en bâtiment et les zy-va à casquette de devenir préfet, inspecteur général des finances ou administrateur d'un groupe du CAC40. La musique classique est tellement subventionnée que ça c'est pas vraiment le prix des concerts qui fait la différence (les places pour la tournée d'adieu de Johnny étaient à 120€, pour ce prix là on a des place de choix dans la plus chic des salles parisiennes), mais vraiment l'habitus au sens bourdieusien, c'est à dire tout ces petits détails qui distinguent ceux qui jouent au golf de ceux qui jouent au basket. Encore une preuve ? Les musiciens d'un concert classique sont habillés comme les serveurs dans les restaurant chics. À votre avis, pourquoi ?

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(photo : Albert Dupontel dans « Fauteuils d'orchestre »)

  • «  La musique préférée des con(formiste)s » À quoi servent les « discothèque idéale, le top 100 de Radio Classique, les petites étoiles, les « ffff » et les « choc » de Classica ou Télérama ? A rien d'autre qu'à formater les cerveaux. L'amateur de classique est obsédé par les classements et la hiérarchie. S'il écoute un pianiste, il faut que ça soit un « tout grand » ou « une étoile qui monte » ; il vante un chef comme étant « de classe mondiale », un violoniste comme « tu sais, le 1er prix du Long-Thibaut en 2006 ». Le prêt-à-penser lui est donc extrêmement utile : il ne veut écouter que l'interprétation « de référence » des plus grands « chefs-d’œuvre » des « meilleurs » compositeurs.

  • « Garanti avec beaucoup de conservateurs » robot-violinist.jpgOn l'a déjà dit, le bourgeois c'est comme le cochon, plus ça devient vieux, plus devient amateur de classique. Mais le conservatisme n'est pas que la tendance politique dominante dans le public : c'est aussi une maladie qui touche les artistes eux-mêmes dans leur cœur de leur travail. Il y a la formation très standardisée à laquelle on les soumet alors qu'ils sont trop jeunes pour avoir développé une véritable personnalité. Il y a le respect maniaque de la partition qui atteint une dimension fétichiste et idolâtre (on oublie ainsi que la partition n'est qu'un medium fort imparfait et incomplet de communication entre le compositeur et les interprètes, qui repose sur beaucoup de conventions non écrites). Il y a les versions discographiques « de référence » auxquels ils seront comparés qu'ils ne veuillent ou non. Il y a le programme des concours internationaux où l'on retrouve toujours les même 4 ou 5 concertos pour violon, et qui semblent destinés, ces concours, à produire des clones plutôt que des artistes. Il y a les agents et les directeurs de salle qui préfèrent ce qui se vend bien, c'est à dire les œuvres les plus connues et rebattues du répertoire. En bref, depuis l'école de musique première année jusqu'à la scène de la philharmonie de Vienne, c'est lavage de cerveau à tous les étages !

  • « Plus coincé que moi, tu meurs! » Depuis des temps immémoriaux, la musique est associée à la danse. Jouez quelques notes devant des enfants de 3 ou 4 ans, ils vont se lever et danser (ça marche aussi bien avec Chopin qu'avec les Beatles). Faut-il vraiment qu'ils aient vieilli dans leur corps et dans leur tête pour accepter d'écouter de la musique 2 heures de suite dans un fauteuil ! Dans un concert de rock/pop/techno, on peut crier, chanter, mettre la main au fesse des filles, bref se donner du bon temps. Mais les amateurs de musique classique ont un balai dans le cul, ça fait peine à voir. A les voir tous s'emmerder poliment lors d'un récital de piano salle Gaveau, impassibles dans l'épreuve comme Bernadette Chirac à un défilé du 14 juillet, on aurait presque pitié d'eux (mais lisez plus bas et vous n'éprouverez plus aucune pitié !).bernadette_chirac.jpg

  • « Le choix des pervers psychopathes ». Les lecteurs du Journal de Papageno qui sont tellement cultivés, ont certainement vu la trilogie du Silence des agneaux. Or, quelle musique écoute le docteur Hannibal Lecter , pervers psychopathe manipulateur et anthropophage, avant de vous découper en morceaux pour faire cuire vos rognons au madère ? De la musique classique bien sûr !! Dans le prologue d'Hannibal il pousse le vice jusqu'à servir les meilleurs morceaux d'un flûtiste arythmique aux membres du comité de soutien de l'orchestre philharmonique de Boston. Si votre voisin écoute trop de musique classique, soyez méfiants !

  • « Danse avec les morts » boite-musique-anniversaire-4.jpgUn bon compositeur est un compositeur mort, c'est tout à fait inutile de revenir là-dessus. Mais la calcification de la musique classique va bien plus loin que ça : l'industrie du disque et le fétichisme du top 100 conduisent de plus en plus les interprètes disparus (Maria Callas, Glenn Gould, …) à charmer nos oreilles. Certains proposent même de recréer le « toucher » des pianistes disparus d'après leurs enregistrements, pour programmer une sorte de piano mécanique, afin produire des « concerts » de zombies avec Rubinstein, Gilels, Cziffra... Amis nécrophiles, bonsoir !

Vous l'aurez compris, s'il y a une chose qui met d'accord les notaires de province, les pervers psychorigides et les gérontologues d'accord, c'est bien celle-ci : la musique classique est une musique d'avenir.

Mais assailli d'un doute après avoir tenté en vain de réfuter mes arguments (qui sont encore plus inattaquables que la vertu de DSK), vous vous demanderez peut-être : « au fond, suis-je un de ces coincés du classique qui traumatisent leur entourage avec leur passion malsaine pour la musique nécrosée ? » Nous avons mis au point un test de dépistage simple pour vous aider à voir clair. Si vous avez au moins deux étoiles dans le quizz suivant :

(*) vous avez 500 disques de classique et pas un seul de jazz ou de variétoche

(*) vous avez un abonnement à l'opéra et un autre à Pleyel

(*) le mot « contemporaine » déclenche chez vous une réaction automatique sous la forme d'une phrase où figurent les mots « Boulez » et « caca »

(*) vous pensez comme l'idiot congénital qui avait commenté un précédent billet à la radio que la querelle des Anciens et des Modernes se résume aujourd'hui au débat sur les archets convexes ou concaves et les cordes en boyau ou en métal pour jouer les symphonies de Beethoven

(*) vous croyez sincèrement que Ton Koopman et Nathalie Dessay sont des stars mondialement connues

(*) vous n'écoutez plus Radio Classique depuis qu'ils passent de la musique de film

(*) vous trouvez le début du quatuor « Dissonances » de Mozart... dissonant

Alors les symptômes ne trompent pas : vous souffrez de classiquite aigüe à tendance psycho-rigide et la nécrose intellectuelle menace. Afin de soulager votre entourage qui souffre certainement de votre intolérance compulsive et violente envers toute musique tant soit peu actuelle, des mesures radicales s'imposent :

  • Bazardez votre discothèque (les disques c'est un truc de vieux de toute façon, et un truc fétichiste en plus)

  • Arrêtez de lire Le Figaro (surtout les pages culcul-ture)

  • Achetez une guitare électrique à votre gosse au lieu de l'emmerder avec des leçons de piano et de solfège au Conservatoire (endroit où l'on conserve les momies de l'histoire de la musique).

  • Ré-apprenez à bouger en rythme avec la zique

  • Intéressez vous pour la première fois de votre vie à la différence à l'oreille entre le tango et la salsa ; le rap et la R&B ; la techno et le heavy metal...

  • Pour vous détendre après le boulot, écoutez des trucs qui déchirent vraiment comme la Sonate n°6 pour piano de Galina Oustvolskaïa ou le Helikopter-Streichkartett de Stockhausen (liste non exhaustive, tant s'en faut).

  • Suivez scrupuleusement le rythme du régime Dukon (R) :

    • sevrage : pendant 45 jours, n'écoutez pas une seule note de musique écrite il y a plus de 20 ans ; favorisez la musique électro-acoustique et mixte

    • transition (90 jours): musique du XXe siècle autorisée (Rachmaninoff et Piazzola toujours interdits)

    • stabilisation : retour à musique ancienne en respectant un régime sain et équilibré avec cinq compositeurs vivants par jour (le fameux five-a-day)

    • dans tous les cas, la musique de Lady Gaga est à éviter absolument (risque d'intoxication putassière élevée)

(Rendons à César ce qui est à César: le titre de ce billet a été fortement inspiré par l'excellent le rock c'est de la merde publié sur le non moins excellent MusicLodge.