samedi 10 avril 2010

Quelques concerts d'avril 2010 à Paris

Parmi les centaines de concerts proposés aux parisiens en ce mois d'avril 2010, en voici quelques-uns qui ont retenu mon attention, même si mon emploi du temps ne me permettra pas d'assister à tous ces belles propositions:

  • Dimanche 11 avril 2010 à 17h, Salle Pleyel, l'orchestre du CRR de Paris joue Beethoven et Bruckner. Entrée libre, billets à retirer à partir du 6 avril au CRR de Paris, 14 rue de Madrid Paris 8e (service d'action culturelle).
  • Lundi 12 avril 2010 à l'Opéra Bastille, Pierre Boulez dirige Messian: Chromochronie, Et expecto ressurrectoinem mortuorum,Poèmes pour Mi. Il semble qu'il reste des places, n'hésitez pas à vous faire du bien.
  • Mardi 13 avril au Théâtre du Ranelagh, musique de chambre avec une bonne dose de Brahms et une pincée de musique contemporaine (Alain Bonardi)
  • Jeudi 15 avril à 20H30 à La Péniche opéra: carte blanche à Julien Gauthier par le Cabaret Contemporain
  • Vendredi 16 avril à midi et demie: concert donné au musée Carnavalet par des musiciens de l'Opéra, au profit de l'association Enfance et Partage. Un programme so british avec des quatuor, quinette et sextuor de Britten, Vaughan-Williams et Bridge.
  • Samedi 17 avril à 20h30 à la Cerise (46 rue Montorgueil Paris 2e), un récital chant et piano de Chiara Skerath et Mary Olivon: Schumann, Ravel, Fauré (entrée libre).

dimanche 4 avril 2010

Une grande fugue pour une grande brune

Il y en a tout de même qui ont de la chance. Mme Carla Bruni, non contente d'avoir remporté haut la main le jeu de télé-réalité "le bachelor de l'Elysée" en 2007, a pu récemment, lors d'une visite officielle de son mari à New-York, visiter la Juilliard School où l'on a sorti pour elle quelques trésors de la bibliothèque de partitions. Ainsi l'autographe de la version pour piano à 4 mains de la Grande Fugue opus 133 d'un certain Ludwig van (autre star de la chanson populaire en son temps). Largement de quoi expliquer ce sourire qui va littéralement d'une oreille à l'autre.

C'est aussi pour nos lecteurs l'occasion de rappeler cette anecdote au sujet de Beethoven et des grands de ce monde. En 1806, alors que l'Autriche était occupée par Napoléon, son mécène (son employeur si l'on veut), le prince Lichnowsky, l'avait menacé de prison s'il continuait à refuser aussi obstinément de vouloir jouer pour les officiers français qui occupaient son château. Beethoven lui a envoyé cette lettre de démission colérique et sublime:

« Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un Beethoven. »

Les compositeurs morts ont décidément bien des avantages. Car il ne fait aucun doute que ce sacré Beethoven, s'il était encore parmi nous, aurait été capable d'éconduire la Première Dame avec la plus parfaite grossièreté.

lundi 29 mars 2010

Le temps l'Horloge d'Henri Dutilleux (enregistrement de la création)

Voilà un disque pour les happy few, tiré à un nombre ridiculement petit d'exemplaires et introuvable dans le commerce et dont je suis reconnaissant à un ami d'avoir pu l'emprunter. Il s'agit de l'enregistrement du cycle de mélodies pour soprano et orchestre d'Henri Dutilleux, Le Temps L'Horloge, donné à Paris au théâtre des Champs-Élysées le 7 mai 2009, par Renée Fleming, accompagnée par Seiji Osawa à la tête de l'Orchestre National de France. Bien que le disque indique création mondiale, trois des quatre mélodies avaient été données en concert au japon en septembre 2007.

Henri Dutilleux a toujours travaillé avec une proverbiale lenteur, sujet de mille et unes anecdotes. Cela explique sans doute pourquoi il n'a pas composé de musique de film ou d'opéras. Mais sa musique est dense, profonde et belle comme une forêt ancienne, on ne se lasse pas d'y revenir. Beaucoup de compositeurs annoncent fièrement dans leur biographie qu'il sont à l'écart des courants et des modes, mais dans le cas de Dutilleux c'est la stricte vérité. Il poursuit son chemin solitaire avec une constance et une humilité remarquables depuis bientôt trois quarts de siècle. La pochette du disque rappelle que la première création d'une oeuvre de Dutilleux au Théâtre des Champs-Élysées remonte à 1944 c'est à dire l'année de naissance de mon père...

Pour sa deuxième oeuvre pour voix et orchestre (après Correspondances en 2003), Dutilleux a choisi deux poèmes de Jean Tardieu dont Le Temps L'Horloge qui ouvre le cycle et lui donne son nom:


L'autre jour j'écoutais le temps
qui passait sous l'horloge.
Chaînes, battants et rouages
il faisait plus de bruit que cent
au clocher du village
et mon âme en était contente. 

J'aime mieux le temps s'il se montre
que s'il passe en nous sans bruit
comme un voleur dans la nuit...

(Jean Tardieu, extrait de "L’Accent grave et l’Accent aigu")

On retrouve bien sûr les thèmes chers à Dutilleux, la nuit et le temps. Suivent un autre poème de Tardieu (Le masque), puis Desnos (Le dernier poème) et après un interludes confié aux violoncelles et au clavecin, un poème de Baudelaire: "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; Enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

C'est avec des accents joyeux et d'une surprenante fraîcheur que ce conclut ce cycle magistral. Et pour ma part je ne conclurai pas ce billet sans saluer la performance des interprètes dont on sent qu'ils ont mis tout leur coeur dans cette création. Devant l'accueil plus qu'enthousiaste du public, les spectateurs du TCE ou pu entendre Le Temps L'Horloge bissé dans son intégralité. Petits veinards !

mercredi 24 mars 2010

Une flûte en or Massy

La Flûte enchantée de Mozart a toujours été, est encore et restera certainement mon opéra préféré. Du reste les lecteurs de ce blog peuvent s'en douter un peu en lisant son titre. Pourquoi un tel amour ? Je pourrai argumenter longuement, expliquer pourquoi c'est la fusion parfaite entre théâtre et musique, entre musique savante et spectacle populaire, entre drame et comédie. Il n'y a pas un seul aria de La Flûte qui ne soit pas un petit bijou: duos, trios, quatuors et quintettes sont réalisés avec une facilité, une souplesse dans la polyphonie qui forcent l'admiration. Du reste, l'ouverture orchestrale et la plupart des airs de la Flûte sont devenus des tubes, des visages familiers de la mémoire musicale collective. On pardonne aisément à la Flûte enchantée les défauts de son livret un peu décousu et ouvertement moralisateur, de cette histoire d'initiation maçonnique à laquelle je n'ai jamais compris grand-chose et qui pour parler franchement m'a toujours un peu gonflé (ça doit être mon côté Papageno).

Je pourrais argumenter longuement sur mon amour de la Flûte, mais je ne le ferai pas davantage, et je me contenterai de vous inviter à ré-écouter la scène qui donne la clé de tout l'opéra et peut-être de la vie de Mozart lui-même: celle … de la flûte enchantée (Wie stark ist nicht dein Zauberton). Je veux dire la scène la Flûte ou la flûte magique est utilisée par Tamino pour se protéger des bêtes sauvages, qui cessent leur grognements menaçants et se mettent à danser.

(cet air est chanté ici par Francisco Araiza, dirigé par Wolfgang Sawallisch, extrait d'un DVD disponible chez Deutsche Gramophon)

Comment ne pas voir dans cette scène un auto-portrait du jeune Mozart, armé de ses seuls talents de musicien pour faire face à un monde brutal et injuste dans lequel il n'a jamais vraiment eu sa place ?

C'était donc un bonheur renouvelé pour moi d'assister à une nouvelle production de la Flûte, à l'opéra de Massy, bonheur qui se doublait de celui de le faire découvrir à mes enfants devenus assez grand et pour qui c'était la première représentation d'opéra.

Cette co-production de l'opéra de Massy et du Festival de Saint-Céré était placée sous le signe de la jeunesse et de la simplicité. Jeunesse des chanteurs de la troupe Opéra éclaté dont aucun n'a atteint les trente ans; de l'orchestre de Massy qui vient de fêter ses vingt ans; également du public où l'on aperçoit, en plus des habituelles têtes grises, d'autres parents qui ont eu comme moi l'idée saugrenue d'emmener avec eux des enfants et même des adolescents. Simplicité de la mise en scène, de l'ambiance bon enfant, de l'accueil dans ce théâtre modeste et chaleureux. Fort heureusement, cette salle n'a pas l'ambiance froide et prétentieuse, façon secte pour gens riches et cultivés, qu'on reproche parfois à l'opéra et qui est particulièrement sensible à l'Opéra de Paris, pour ne pas le nommer. Soit dit en passant, le prix modéré des places a aussi de quoi soulager les pères des familles.

Mise en scène Eric Pérez - Direction musicale Joël Suhubiette - Assistant Damien Lefèvre - décors et lumières Patrice Gouron - Costumes Jean Michel Angays et Stéphane Laverne - Maquillages Pascale Fau - Chef de chant Corine Durous

Même si elle était réalisée avec de tout petits moyens (on pouvait s'en rendre compte avec les épreuves du feu et de l'eau ou la représentation du serpent), la mise en scène d'Eric Perez ne manquait pas de charme ni d'efficacité: une estrade qui pose une sorte de scène sur la scène, des éléments modulables qui figurent tantôt des portes, tantôt des murs, des lits ou des barreaux. Évitant le double piège d'en faire trop ou pas assez, elle laisse suffisamment d'espace aux acteurs-chanteurs pour s'exprimer et au public pour rêver. Les costumes de J-M. Angays et S. Laverne m'ont plu par leurs couleurs vives (un peu trop vives au goût de mon aimée) et leur contribution à la narration: ainsi Tamino et Pamina, dont les habits blancs se parent de couleurs alors qu'ils avancent dans leur initiation. Ou encore la robe de la reine de la nuit d'un noir violacé inquiétant, largement ouverte pour laisser apparaître un pantalon sur le devant. Est-ce une robe ou un pantalon ? Toute la duplicité du personnage apparaît dans son costume.

Quant aux chanteurs, le journal de Papageno n'est pas le lieu pour jouer aux critiques musicaux et distribuer les bons et les mauvais points. Je donnerai cependant une mention toute spéciale à la Pamina de Marion Tassou qui m'a fait pleurer dans l'aria Ach, ich fühl's, es ist verschunden. Et j'ai gardé une bonne impression du plateau dans son ensemble, avec des rôles féminins globalement plus séduisants et convaincants que leurs homologues masculins. Les scènes parlées de ce Singspiel (car c'est du théâtre chanté et non un opera seria) le sont en français, dans une traduction légèrement modernisée qui par conséquent parle directement au public. Soulignons que la taille modeste de l'opéra de Massy (800 places) ainsi que celles de l'orchestre (9 violons, 4 altos, 3 violoncelles, soit la moitié de ce qu'on emploie généralement pour les opéras ou les symphonies romantiques) convient particulièrement bien aux chanteurs, autant pour l'équilibre acoustique que pour un bon contact avec le public.

En résumé, cette production m'a plu par l'enthousiasme et la cohésion de cette troupe qui ont fait de cet opéra initiatique une très bonne initiation à l'opéra pour les enfants. J'ai pu entendre à Salzbourg il y a quelques années une autre Flûte avec un orchestre somptueux et des chanteurs de tout premier plan, qui m'a causé un grand plaisir esthétique mais pas laissé la même impression de bonheur simple et partagé.

lundi 22 mars 2010

Humblement...

Quel compositeur célèbre a déclaré:

La musique doit humblement chercher à faire plaisir, l'extrême complication est le contraire de l'art ?

Voici en guise d'indice, une autre citation du même musicien:

La musique est un art libre, jaillissant, un art de plein air,
un art à la mesure des éléments, du vent, du ciel, de la mer !

Comme troisième et dernier indice, on peut suggérer que ce grand musicien ne s'appliquait pas forcément à lui-même ses excellents conseils: sa musique est à la fois très simple à l'oreille et très raffinée et sophistiquée dans l'écriture et l'orchestration. Et malgré tout ce qu'il a écrit sur les couchers de soleil qui valaient cent fois mieux qu'on concert, il a assidûment fréquenté les salles parisiennes et connaissait fort bien la musique de son temps. Mais j'en ai déjà trop dit, ou pas assez...

mardi 16 mars 2010

Le miel inaltérable... pour deux pianos

Le miel inaltérable... est une pièce pour deux pianos, écrite l'été dernier à Courchevel. Elle est inspirée d'un poème de Marguerite Yourcenar, extrait des sept poèmes pour une morte qui font partie des Charités d'Alcippe. Ce recueil d'abord publié au début des années 1950 chez un petit éditeur belge appelé La Flûte Enchantée (ça ne s'invente pas !) est maintenant disponible chez Gallimard.

Une poésie très néo-classique mais de bonne facture, selon la femme de mon cœur qui est une grande spécialiste de la chose. Une poésie d'une beauté intemporelle, selon moi:

Le miel inaltérable, au fond de chaque chose
Est fait de nos douleurs, nos désirs, nos remords
L'alambic éternel où le temps recompose
Les larmes des vivants et les pensées des morts.

D'identiques effets regerment de leur cause;
La même note vibre à travers mille accords;
On ne sépare pas le parfum de la rose;
Je ne sépare pas votre âme de son corps.

L'univers nous reprend le peu qui fut nous-mêmes.
Vous ne saurez jamais que mes larmes vous aiment;
J'oublierai chaque jour combien je vous aimais.

Mais la mort nous attend pour nous bercer en elle;
Comme une enfant blottie entre vos bras fermés,
J'entends battre le cœur de la vie éternelle.

Cette partition est dédiée à Pascal Devoyon et Rikako Murata. Elle est disponible sur le site Tamino Productions (mise à jour: maintenant intégrée au Triptyque). La première audition publique devrait avoir lieu dans les mois qui viennent (mise à jour: voir ce billet).

lundi 15 mars 2010

Le Concert de Radu Mihaileanu

Il ne faut guère compter sur le journal de Papageno en ce moment pour parler des sorties cinéma de la semaine: Le Concert de Radu Mihaileanu, sorti en novembre 2009, entame sa carrière en DVD. Mieux vaut tard que jamais, voici quelques impressions.

Le pitch ? un grand chef d'orchestre russe, privé de baguette il y a 30 ans par Brejnev pour avoir défendu les musiciens juifs du BolChoï, tente un come-back avec de vieux amis, et constitue un orchestre de fortune qu'il va tenter de se faire passer pour le vrai BolchoÏ. Une trame très simple pour cette comédie, dans laquelle se tissent les destins de nombreux personnages, car il y en faut du monde pour constituer un orchestre symphonique ! Un violoncelliste-ambulancier, un manager ex-KGB, une violoniste orpheline, des oligarques russes, des juifs, des tziganes...

Si on peut trouver parfois que les ficelles sont un peu grosses et les clichés un peu trop clichés, le film ne manque pas de rythme, on le regarde avec plaisir de bout en bout, portés par des acteurs très attachants. C'est très russe, très passionné, très cœur-sur-la-main, mais on s'y laisse prendre.

La musique est bien sûr le premier acteur du film: la grande musique, celle des salles de concerts chic, représentée  par le concerto pour violon de Tchaïkovski, mais aussi celle des tziganes ou des rockers, celle qu'on joue dans le métro, dans les bars, au marché. Le soin maniaque avec lequel la séquence finale - un large extrait du concerto de Tchaïkovski - a été réalisée prouve suffisamment que le réalisateur est un véritable amoureux de la musique. Le making of nous apprend que des effets spéciaux numériques ont été utilisés pour remplacer la main gauche et parfois l'archet de l'actrice Mélanie Laurent par ceux sa doublure, Mathilde Borsarello. Le résultat frise la perfection, et les plans sur l'orchestre sont eux aussi des plus soignés. Saluons au passage le travail de l'artiste qui comme Emmanuelle Béart pour le très bon Un cœur en hiver il y a quelques années, a courageusement pris six mois de cours de violon pour être plus convaincante. Et c'était nécessaire dans la mesure où tout le reste du film ne vise qu'à faire monter le suspense et l'excitation dans l'attente de ce moment magique qu'est un beau concert.

dimanche 7 mars 2010

Architectures contemporaines, pour voix et piano

Il est au fond assez fréquent que l'inspiration se nourrisse du travail d'autres artistes, quel que soit leur domaine. La poésie, la peinture, le théâtre sont aussi nécessaires à mon équilibre intérieur que la musique. Le cycle Architectures contemporaines en est la parfaite illustration.

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jeudi 4 mars 2010

Les meilleurs concerts de mars 2010 à Paris

Comme toujours, la vie musicale de la capitale est surabondante, et les occasions d'écouter de belles choses ne manqueront pas, et ce blog n'a pas vocation à concurrencer les sites comme ConcertClassic. Voici tout de même quelques concerts sortant de l'ordinaire que j'ai notées sur mon agenda pour mars 2010:

  • l'Opéra de Paris proposera en mars 2010 pas moins de deux spectacles sur la musique de compositeurs vivants (ce qui est devenu suffisamment rare pour qu'on le signale): une reprise de l'opéra Faust de Philippe Fénelon, ainsi qu'un ballet (Siddharta) sur une musique de Bruno Mantovani.
  • le samedi 20 mars à 20 heures au Regard du Cygne (210 rue de Belleville), le baryton L'Oiseleur des Longchamps, accompagné par Mary Olivon au piano, donnera les Chants de l'Âme d'Olivier Greif. J'ai déjà parlé des Chants de l'Âme à propos d'un disque Triton: c'est un des chefs-d'oeuvre de ce compositeur, et l'occasion de l'entendre par un chanteur qu'il connaissait et appréciait beaucoup, à qui il a dédié sa symphonie n°1 pour voix et orchestre, est à ne manquer sous aucun prétexte.
  • le 27 et 28 mars, à Paris et Le Pecq, l'ensemble de cuivre KABrass s'associe au Bristol Brass Consort pour un nouveau programme haut en couleurs sous la baguette du chef et trompettiste Alejandro Sandler.
A noter aussi, les concerts de mes deux orchestres amateurs favoris, les 13 et 14 mars pour l'Orchestre Moderne dans un programme Ginastera / Holst / Kazghaliev, les 17 et 21 mars pour Ut Cinquième dans un programme Dvorak / Sibelius.

dimanche 28 février 2010

La mort du basson français

Les instruments de musique vivent, ils évoluent, et parfois ils meurent. Si le violon n'a quasiment pas changé depuis Stradivarius et Guarneri, le piano moderne n'a rien a voir avec les pianoforte des années 1840 ou même 1900. Les instruments à vents ont eux aussi beaucoup évolué, la plupart des instruments de l'orchestre ayant acquis leur forme moderne au XIXe siècle. Des pionniers comme Buffet, Sax, Boehm, Heckel ont beaucoup travaillé pour améliorer la justesse, le confort de jeu, les possibilités dynamiques et conquérir le total chromatique (c'est à dire permettre de jouer tous les demi-tons).

Or contrairement à la flûte ou la clarinette, le basson, instrument né au XVIe siècle, a connu non pas une mais deux grandes formes moderne. D'un côté, le basson français de Buffet, de l'autre le basson allemand de Heckel, plus couramment appelé Fagott (transcription dans la langue de Goethe de l'italien fagotto). Heckel a revu l'instrument de fond en comble, la perce, l'anche, les trous et le système de clés, alors que Buffet s'est contenté d'améliorations plus modestes à partir basson baroque.

Malgré leur ancêtre commun et leur air de famille, le basson français et le faggott allemand sont deux instruments complètements différents. Les doigtés n'ont rien à voir, ce qui rend le passage de l'un à l'autre problématique pour les instrumentistes. Mais c'est surtout le son qui diffère. Celui du basson français est boisé et typé, parfois nasillard, pas très puissant; celui du fagott est plus large et rond, homogène mais moins typé. Le son du fagott se confond plus facilement avec celui du cor, ce qui prive l'orchestre d'une couleur suffisamment différenciée. Ajoutons que le fagott est plus puissant dans le forte, ce qui a son importance dans les orchestres pléthoriques et riches en cuivres qu'on emploie aujourd'hui.

Seulement voilà, le basson français est en régression constante, y compris dans les orchestres et les conservatoires français. La faute à qui ? De l'avis de nombreux bassonistes, aux facteurs d'instruments qui n'ont pas fait évoluer l'instrument alors que les facteurs allemands apportaient sans cesse des améliorations au fagott, suivant l'évolution du goût et de la technique modernes. Placez-vous dans la peau d'un jeune bassoniste qui doit choisir son instrument. S'il apprend le fagott, il pourra trouver une place dans n'importe quel orchestre Européen ou Américain, y compris en France. S'il apprend le basson français, son choix sera beaucoup plus limité.

Le verdict est aujourd'hui sans appel: ainsi que l'a remarqué Jean-Louis Petit, lors d'un concours international de Paris-Ville d'Avray en 2009, sur 13 candidats demi-finalistes, on trouvait autant de joueurs de fagott. Le basson français, qui était simplement en perte de vitesse il y a une vingtaine d'années , semble aujourd'hui en voie de disparition. Peut-on le sauver ? Jean-Louis Petit a lancé un appel aux Compositeurs (avec un grand C s'il vous plaît) sur son site internet:


Naturellement ceux qui n'ont pas d'oreille(s) ou que la musique indiffère ne sont pas concernés, mais les Compositeurs, qui voient dans cette disparition s'appauvrir leur palette sonore, doivent se sentir profondément affectés à l'égal d'un gastronome devant la disparition d'un grand cru.

 

Pendant que les bassonistes français se chamaillent sur des questions subalternes relatives aux prétendus avantages de l'un sur l'autre, au niveau du bocal, de la perce, des clés, des anches, du "confort",...et que les luthiers ne font que constater et subir le déclin de leur production, il me semble être du devoir des Compositeurs de (se) manifester pour réclamer des mesures permettant tout au moins de maintenir à un niveau égal la cohabitation du basson et du fagott dont les sonorités sont si différentes, mesures à prendre tant au niveau de l'enseignement que de la diffusion au sein des orchestres subventionnés.


Les compositeurs peuvent-il vraiment sauver ce bel instrument, si les bassonistes et les luthiers y échouent ? La solution tient peut-être dans le tout dernier mot de la citation,subventionnés. Il suffirait de convaincre certain ministre que le Basson Français fait partie intégrante de notre Identité Nationale, et qu'il mérite qu'on y consacre des sommes qui de toutes façon resteront ridiculement modestes comparées à ce qu'on dépense pour d'autres spécialités nationales subventionnées comme le cinéma, le roquefort ou les centrales nucléaires. Finalement, et contre toute attente, il se pourrait que quelque chose de bon et de constructif sorte de ce fameux débat sur l'identité nationale. Allez, tous ensemble, avec moi: un Besson pour mon basson !

mardi 16 février 2010

Concert Trouvères mardi 23 février 2010 à l'ENS

Les trouvères de l'ENS vous invitent au concert  mardi 23 février 2010 à 20h30 à l'ENS (45 rue d'Ulm Paris) en Salle des Actes. Au programme notamment:

  • le sixième concerto brandebourgeois de J-S-Bach (avec contrebasse et clavecin, s'il vous plaît)
  • la création partielle de mon nouveau cycle de mélodies pour voix et piano intitulé Architectures contemporaines sur des textes de Jean Lequoy, qui sera chanté par Lucile de Trémiolles accompagné par Thomas Lavoine
  • et bien d'autres bonnes choses
Le concert est gratuit et selon la tradition, suivi d'un pot qui permet d'échanger avec les musiciens.

dimanche 14 février 2010

Un compositeur est-il un artiste ?

Qu'est-ce qu'un artiste ? Qu'est-ce que l'art ? Une question qui intéresse les philosophes et bien sûr les artistes depuis toujours. Un début de réflexion nous permet de dire assez vite ce que l'art n'est pas:

  • Beau mettez dix personnes devant un tableau de Francis Bacon (comme l'étude sur le portrait de Pie X d'après Velasquez reproduite ci-dessous), et demandez-leur les dix épithètes qui leur viennent spontanément à l'esprit: très vraisemblablement, l'adjectif "beau" n'apparaîtra pas une seule fois. On pourrait multiplier les exemples, dans tous les arts, d'œuvres ou l'affreux et le laid semblent recherchés avec énergie.
  • Utile. Certains utilisent même l'inutilité comme un des traits distinctifs de l'art: les oeuvres d'art n'ont pas d'autre finalité qu'elles-mêmes. Elles sont parfois créées contre rémunération, elles peuvent véhiculer des valeurs morales ou des messages politiques, mais ce qui en fait des œuvres d'art persiste même lorsque les valeurs morales ou les messages politiques en question ont perdu leur signification depuis longtemps. On continue à admirer les peintures qui décorent la chambre royale de la pyramide de Gizeh alors même que le contexte politico-culturel de leur création nous est devenu parfaitement étranger. Les réflexions de Charles Darwin, pourtant mélomane, sur l'inutilité de la musique (en tant que facteur donnant un avantage comparatif à l'espèce homo sapiens) vont également en ce sens.
  • Agréable: Quoiqu'inutile, l'art n'est pas un simple divertissement, car un divertissement est toujours agréable. Les tableaux expressionnistes allemands, ou les opéras comme Lulu d'Alban Berg visent au contraire à créer une sorte de malaise chez le spectateur.
L'art n'est ni beau, ni utile, ni agréable, c'est acquis. Qu'est-il donc en somme ? Un peu d'étymologie peut nous aider. Le latin ars désigne un savoir-faire, un tour de main, l'habileté acquise dans un métier. La distinction entre l'artiste et l'artisan est celle qui sépare les arts libéraux (les loisirs d'un homme libre) des arts mécaniques (comme le métier de plombier). On peut tenter d'autres classifications comme les arts plastiques (architecture, sculpture, peinture) d'un côté et les arts rythmiques (danse, musique, poésie) de l'autre. Mais où placer le cinéma, septième art qui est aussi plastique que rythmique ? Et la bande dessinée ? L'art japonais de servir le thé (chanoyu) ou de composer des bouquets (ikebana) ? Ou encore les jeux vidéos et les formes d'art qui restent à inventer ? Une simple énumération des disciplines artistiques ne semble pas suffisante pour définir l'art.

Ce qui semble s'imposer comme une évidence, c'est que le travail de l'artiste est un travail sur le corps. C'est le geste même de l'artiste qu'il soit peintre, danseur, ou musicien, qui constitue l'oeuvre d'art. L'oeuvre d'art est le fait de peindre le tableau, et non le tableau lui-même, qui n'est qu'un support physique qu'on peut au besoin dupliquer, restaurer. De même lorsque j'écoute un disque d'Avishaï Cohen l'oeuvre d'art n'est pas la mince galette de polymères que je tiens entre les mains et qui aurait pu être remplacée par une autre support, MP3 ou 33 tours: l'œuvre d'art c'est la production du son par les musiciens.

Une oeuvre d'art correspond à un geste et donc à un moment de l'histoire, une rencontre entre l'artiste et son public. C'est ce qui lui donne son caractère unique, personnel, subjectif, inexplicable. C'est ce qui distingue le savoir-faire de l'artiste du savoir scientifique qui se doit d'être objectif, reproductible, explicable. Le savoir de l'artiste ne peut d'ailleurs pas être transmis intégralement: d'où les mots comme talent et génie qu'on utilise pour désigner ce qu'il y a d'unique et d'irremplaçable chez un artiste.

Autre certitude, l'art est une forme de communication. D'après Marcel Proust c'est peut-être la plus parfaite qui soit, le meilleur moyen pour les individus, définitivement isolés dans leur univers propre, de se comprendre et de partager tant soit peu. De même que le travail de l'artiste est un travail sur le corps (désolé pour mon insistance sur ce point), l'œuvre d'art s'adresse aux cinq sens. C'est là l'origine du mot esthétique et c'est aussi ce qui distingue l'art des disciplines purement intellectuelles comme les mathématiques ou la philosophie. La différence entre un essai philosophique et un recueil de poésies est que le deuxième s'adresse à mon sens du rythme, de la couleur des voyelles, de l'harmonie d'un vers et qu'il parle à mes émotions davantage qu'à mon intellect. Or ces deux objets sont identiques d'un point de vue matériel (ce sont deux livres). Mais nous l'avons déjà dit l'objet n'est pas l'oeuvre d'art mais seulement son support. Un objet comme une canne ou une assiette peut être ou ne pas être une oeuvre d'art, selon les intentions de celui qui le fabrique et la sensibilité de celui qui le reçoit.

Nous sommes maintenant mieux équipés pour affronter les sept paradoxes de l'art:
  • Il est individuel et universel
  • Il est corporel et immatériel
  • Il est inutile et indispensable
  • Il est inexplicable et évident
  • Il est solitude et dialogue
  • C'est le miroir d'un époque et il est intemporel
La clé de ces paradoxes se trouve dans la relation de l'artiste à son public. Dans chacune des sept phrases ci-dessus, le premier terme exprime le point de vue de l'artiste et le second celui de l'esthète.

Il nous reste une dernière question, celle qui forme le titre de ce billet. Un compositeur est-il un artiste ? Précisions la question. Un musicien de jazz, qui improvise pour son auditoire, est un artiste, d'après la définition que nous avons donnée. Un musicien classique qui ne sait que lire des partitions toutes faites est encore un artiste, bien qu'un peu incomplet ou limité par son rôle d'interprète. Mais un homme dont le travail est de produire des partitions, est-ce bien un artiste ? La réponse ne va pas de soi car il ne travaille pas vraiment avec son corps et n'entre pas en communication directe avec son public. Il ne produit que des signes indéchiffrables sur du papier.

Cependant, il y a tout de même des éléments qui plaident en faveur du compositeur:
  • A tout prendre, un poète lui aussi ne produit que des signes sur du papier. Ce qui n'empêche pas un poème d'avoir un souffle, un élan, un rythme, une physionomie toute personnelle. Le compositeur a besoin du musicien-interprète comme le poète a besoin du lecteur-interprète: nul ne niera qu'un poème est un oeuvre d'art, il faut donc qu'une sonate puisse être une oeuvre d'art elle aussi.
  • Il y a bien quelque chose d'éminemment personnel, inexplicable et intransmissible dans une partition. On peut par exemple critiquer ou au contraire couvrir de louanges les symphonies de Bruckner, leur esthétique, leur orchestration; cependant personne n'est capable de terminer sa Neuvième Symphonie. Le plus érudit des musicologues brucknériens en serait incapable; et si un compositeur de quelque talent s'attelait à la tâche, sa propre personnalité transparaîtrait autant que celle du maître autrichien dans ce travail. Il semble bien qu'avec la mort d'Anton Bruckner, quelque chose d'unique et d'irremplaçable ait disparu.
  • Beaucoup de compositeurs sont également interprètes et improvisateurs. On reparlera peut-être des différences entre musique improvisée et écrite dans ce journal; il reste que le geste d'écrire et celui d'improviser sont souvent assez proches. Pour écrire de la bonne musique, ne vaut-t-il pas mieux entendre, ressentir ce que l'on écrit ? N'est-ce pas là ce qu'on appelle une musique inspirée ?
A la lumière de ces considérations, nous pouvons terminer sur une note optimiste: oui, un compositeur peut être un artiste. Du moins, il a une petite chance de le devenir.

samedi 13 février 2010

Quel modèle économique pour la musique en ligne ?

Bien malin celui qui saurait prédire à quoi ressemblera le marché de la musique dématérialisée dans dix ans, ou même dans deux ou trois. Le bilan 2009 montre que les ventes de musique en ligne continuent de connaître une croissance explosive, sans pour autant compenser la baisse des ventes de disques. Par ailleurs le piratage sur les réseaux de P2P comme bittorrent ou kazaa est en baisse, mais d'autres formes de téléchargement sauvage apparaissent ou se développent. Sans compter la copie privée qui ne passe pas sur le réseau (c'est à dire votre beau-frère qui vous offre les oeuvres complètes de Johnny Halliday en mp3 sur une clé usb). Les majors continuent de prendre l'eau, mais pas de manière uniforme. Alors que l'une des "big four", EMI, est en quasi-faillite, certains labels spécialisés sur des niches (comme le classique) semblent bien se porter. Ainsi Deutsche Grammophon (aujourd'hui devenu un des labels d'Universal Music Group), qui avait en son temps breveté le 78 tours et proposé les tous premiers CD audio, et vient de fêter ses 111 ans, semble plutôt en forme.

Mais l'industrie se cherche toujours son modèle économique. Il n'existe actuellement que deux manières de gagner de l'argent:
  • les sites de vente, qui sans doute n'atteindront jamais le chiffre d'affaire qui était celui du disque physique au tournant des années 2000;
  • les sites de streaming, financés par la publicité.
Le problème est que les sites de streaming ne rapportent quasiment rien. Quelques centaines d'euros par an pour les 10 titres les plus écoutés de l'année, quelques centimes pour les autres. C'est la raison pour laquelle Warner a annoncé récemment son retrait des sites de streaming.

Par ailleurs on lit sur Rue89 qu'un nouveau site veut se lancer pour proposer aux internautes ayant téléchargé de payer après coup. On peut être au minimum dubitatif sur l'initiative en question, sachant que:
  1. Si on a récupéré gratuitement un album qu'on aime bien, rien n'empêche de l'acheter sur un site de vente en ligne si on veut se mettre en règle et même pourquoi pas payer les gens qui ont travaillé pour le produire (en fait ce sont surtout les intermédiaires qui s'en mettent plein les poches, mais c'est un autre débat)
  2. Les maisons de disques sont tout à fait réservées sur le concept. Le modèle du téléchargez d'abord, écoutez, payez ensuite, si vous voulez leur convient certainement moins bien que celui du payez d'abord, écoutez si vous voulez. Y compris sur le plan psychologique, car cela assimile les artistes à des mendiants.
  3. Le site en question n'est pas bénévole, puisqu'il se propose de prélever 20% des transactions, soit sensiblement autant que ce qu'Apple prélève sur une vente iTunes
Je vous recommande surtout de lire le commentaire d'un musicien à l'article qui est sans doute ce que j'ai lu de plus sensé sur le sujet. Il y remarque notamment que les droits SACEM sont en général payés par le diffuseur et pas par le public. Si vous écoutez de la musique dans un restaurant, il n'y a pas de supplément sur la facture, mais le restaurant paye une redevance à la SACEM. De même pour les concerts et autres événements culturels: qu'ils soient payants ou gratuits, ce sont les organisateurs qui s'arrangent avec la SACEM. Dans la même logique, ce serait aux fournisseurs d'accès à Internet de payer pour la musique qui est téléchargée grâce aux tuyaux numériques qu'ils fournissent et qu'ils facturent. Du reste tout cela n'est pas si nouveau car de nombreux économistes ont remarqué que le téléchargement sauvage constituait une sorte de subvention que les industries culturelles (dont les contenus si chers à  produire, films, jeux vidéos, etc) versaient aux entreprises de télécommunications, qui sont les seules à profiter véritablement (et financièrement en tout cas) du téléchargement illégal massif.

Entre le tout gratuit (les sites de streaming) et le trop cher (la ventre à 10 euros l'album), n'y a-t-il donc aucun intermédiaire ? Il y a bien les sites avec abonnement (une sorte de licence globale si l'on veut) dont certains sont proposés par des fournisseurs d'accès à Internet comme SFR ou Orange. On pourrait aussi imaginer des systèmes de micro-paiements (quelques centimes la minutes ou l'heure) similaire au téléphone ou au minitel, au moins sur les terminaux mobiles du type smart phone ou tablette. Mais cela signifie que les compagnies comme Apple ou Vodafone vont remplacer les majors pour distribuer la musique. Du reste c'est déjà en train de se produire.

Dernier point, la musique, justement. L'avènement de la radio et du disque a permis un développement de la musique sans précédent dans l'histoire de l'humanité. La musique de tous les styles est devenue accessible au plus grand nombre, et beaucoup de musiciens ont pu devenir riches et célèbres bien plus facilement qu'à l'époque de Haydn et Mozart. La musique enregistrée est devenue une véritable industrie, dont on se demande aujourd'hui si elle va muer ou simplement disparaître. Qu'est-ce que cela changera pour les musiciens ? D'un côté on aura la rude concurrence des catalogues pléthoriques de millions de titres existants, dont le prix ne peut que s'effondrer. De l'autre des ressources plus réduites pour les nouvelles productions. Allons-nous entrer dans une ère de décadence de la musique après l'âge d'or que nous vivons actuellement, à en croire les Carnets sur Sol ? Il y a tout de même plusieurs raisons d'espérer:
  • les goûts changent, et chaque génération réclame ses nouveaux artistes
  • les musiques sérieuses (classique, contemporain, jazz, opéra) ont des publics moins nombreux mais plus fidèles et pourront sans doute résister aux cycles économiques comme aux mutations technologiques
  • enfin et surtout, le lieu privilégié de production, d'écoute et de partage de la musique, c'est tout de même le concert. Tant qu'il y aura des scènes, des artistes sur la scène et un public en face, la musique vivra.

samedi 6 février 2010

Thème et Variations (suite)

Entendu ce matin à la radio, les variations de Max Reger sur un thème de Mozart (qu'on peut réécouter sur le site de Radio France ou encore sur le site musicme). La douce voix d'Émilie Munera nous apprend qu'elles ont été composées en 1914 à une époque ou le musicien traversait une grave dépression.

De fait, on l'aurait aisément deviné en écoutant ces variations. Comment une simple orchestration peut changer à ce point le caractère d'un thème ? Car le thème indiqué andante grazioso de la sonate K331 de Mozart, qu'on peut écouter un peu partout, sur youtube par exemple, à condition d'éviter la version de Glenn Gould, un peu trop maniérée à mon goût, ce thème, s'il est un peu rêveur et suspendu à on ne sait quoi d'inexprimable, n'est pas particulièrement mélancolique en soi.

L'orchestration de Reger, par de petits détails comme l'usage du hautbois, en fait une cavatine funèbre, dont la couleur sonore me fait davantage penser au requiem de Fauré, dont ces variations sont contemporaines, qu'à la sonate pour pianoforte dont elle est issue. Les variations ont chacune leur caractère, mais ne sont pas aussi mélancolique, sauf peut-être la huitième. La dernière variation est une fugue qui dure près de dix minutes !

Une preuve supplémentaire, si elle était nécessaire, qu'une orchestration est une ré-écriture, et qu'elle peut avoir sa propre personnalité. Au passage merci à France Musique de nous faire re-découvrir une oeuvre peu connue et dont on ne voit pas pourquoi on la jouerait moins souvent que les variations de Brahms sur un thème de Haydn.

samedi 30 janvier 2010

Thème et Variations

Les lecteurs de ce blog savent bien que c'est dans les vielles gamelles qu'on fait les meilleurs soupes. Et aussi que les classiques fournissent les trois quarts des mélodies utilisés avec plus ou moins de bonheur dans la musique populaire de tous les styles, y compris l'électo.

Au départ était un guitariste espagnol, Franciso Tárrega. Il a écrit de nombreuses pièces dont Gran Vals où l'on trouve ce curieux motif mélodique répété plusieurs fois

Bien sûr la majorité des gens ne connaissent cette petite mélodie que parce qu'elle est utilisée par défaut comme sonnerie par les téléphones Nokia, d'où son surnom de "Nokia tune" ou "Nokia ringtone". Il y a même des légendes urbaines qui circulent sur l'origine de ce motif de douze notes (attention la vidéo ci-dessous est réservée à un public averti):

Mais l'ignorance de son origine n'a pas empêché les musiciens s'en emparer pour des jeux plus ou moins sérieux. Commençons par un impromptu de Alterisio Paoletti:

puis une autre improvisation au piano, plus développée et virtuose:

Une version pour orchestre de chambre:

Une valse pour harmonica et piano:

Et même une petite fugue, dont mon professeur dirait certainement qu'elle est bourrée de fautes d'harmonies, et il aurait parfaitement raison, car j'en ai trouvé une douzaine dans les dix premières mesures:

Une folle journée un peu trop sage

La folle journée de Nantes 2010, qui n'est pas encore terminée à l'heure où j'écris ce billet, est consacrée à Chopin, bi-centenaire oblige. A en croire les interviews de René Martin dans la presse, ce musicien injustement méconnu mérite d'être réhabilité d'urgence.

Chopin fut d'abord et avant tout un pianiste et improvisateur génial. Il n'a guère vécu plus vieux que Mozart (39 ans) et ne laisse que des compositions pour piano. Oui, je sais, il existe bien deux concertos pour piano et orchestre, une vingtaines de mélodies pour piano et voix qui ont été publiés de manière posthume, un très belle sonate pour piano et violoncelle, mais à ma connaissance Chopin n'a pas écrit d'oeuvre dont le piano serait absent.

Si l'on demande à un pianiste, amateur ou professionnel, quel est le compositeur qu'il préfère à titre personnel et affectif, neuf fois sur dix on s'entendra répondre "Chopin". Une réponse qui vient du coeur et ne cherche pas d'autre justification. Sa merveilleuse connaissance de l'instrument qu'il avait choisi comme moyen d'expression exclusif lui permettent de faire chanter le piano comme nul autre. Peut-être faut-il avoir joué les Préludes, Nocturnes et autres Mazurkas avec ses propres doigts pour en subir l'envoûtement. Ce qui est sûr en tout cas est que cette musique s'accommode mieux de l'intimidé d'un salon que de la froideur d'une salle de concert. Elle préfère les formes libres comme le nocturne ou les danses au schémas plus élaborées comme la Sonate. Elle ne s'embarrasse pas de contrepoint, mais sait faire chanter la main gauche comme un beau violoncelle. Et d'après mon professeur de composition, Chopin est le meilleur professeur d'harmonie qui soit. Avec de telles qualités de coeur et d'esprit, on lui pardonnera aisément sa monomanie du piano (moi aussi j'aime le piano), ses manières parfois un peu mondaines et ses répétitions qui rendent certaines valses follement ennuyeuses.

Le défi des organisateurs de la folle journée était de concevoir un programme aussi boulimique que d'habitude (cinq jours de concerts qui s'enchaînent de 9h du matin à minuit dans les huit salles du Palais des Congrès de Nantes) à partir d'une oeuvre très importante certes mais assez modeste en durée, et d'une instrumentation très uniforme (du piano, du piano, et encore du piano). Une fois qu'on a programmé l'intégrale du piano seul sur six concerts, ajouté les concertos et la sonate avec violoncelle, on n'a pas la moitié du quart de la durée nécessaire. On mobilise alors ses contemporains (Liszt, Paganini, Mendelssohn, Schumann, Alkan), les maîtres classiques qu'il révérait (Bach et Mozart), les musiciens français qui lui ont souvent rendu hommage (Fauré, Debussy, Ravel).

Si je n'ai pas pu m'y rendre cette année, c'est surtout en raison d'un emploi du temps chargé. Mais pour être honnête le programme de cette année me donnait peu envie de faire d'énormes efforts pour y aller quand même. Si l'on regarde de près, qu'y a-t-il dans ce programme comme oeuvre qu'on n'ait pas déjà en triple exemplaire dans sa discothèque et entendu une demi-douzaine de fois en concert ou à la radio ?

  • les transcriptions du Renegades Steel Band sur bidons de métal qui promettent d'être très créatives et réjouissantes
  • d'autres pour trio d'accordéons et quatuor d'harmonicas (ça ne s'invente pas !)
  • des arrangements pour quatuor avec piano d'oeuvre pour piano seul, qui sont assez conforme à la pratique de l'époque (où les réductions d'opéra pour piano, violon, violoncelle remplaçaient le émmepétrois et l'aïlle-pode)
  • une transcription pour alto de la sonate pour violoncelle (connaissant cette sonate je veux bien parier que s'il est bien réalisé, ça doit sonner très bien)
  • des improvisations de Matoko Ozone
  • enfin d'authentiques airs fokloriques polonais
Somme toute c'est assez maigre. Où sont les très belles et trop rares orchestrations des Préludes op 28 par Jean Françaix ? Et les mélodies op 74 sur des poèmes polonais, oeuvres mineures certes mais rarement entendues ? Pourquoi ne pas inclure des oeuvres contemporaines comme l'étude Un Automne à Varsovie de Ligeti (pour ne donner qu'un seul exemple) ? Pourquoi avoir cessé de commander des oeuvres à des compositeurs comme c'était le cas lors de la folle journée Schubert ? Il ne suffit pas de dessiner Chopin en jeans et baskets sur l'affiche pour proposer un programme qui soit vraiment actuel et excitant.

Si l'on doit rendre hommage aux travail des organisateurs de la folle journée, et à la qualité irréprochable des interprétations proposées, on ne peut que déplorer que le programme soit tellement sage et conventionnel. Pour 2011, Monsieur Martin, étonnez-nous ! A côté des grands classiques que nous aimons toujours ré-entendre, proposez nous quelque chose d'excitant et d'inédit !

samedi 23 janvier 2010

L’imaginaire de l’alto dans la France contemporaine

Le titre de ce billet est celui du mémoire de master de musicologie d'une camarade altiste qui m'a envoyé  toutun questionnaire sur l'alto. Autant partager mes réponses avec les  lecteurs du journal de Papageno. Les altistes qui le souhaitent peuvent répondre au même questionnaire et me l'envoyer afin que je le retransmette à mon amie.

  • A quel âge avez-vous débuté l’alto ? 5 ans
  • Êtes-vous un(e) ancien(ne) violoniste ? non
  • Si oui, quand êtes-vous passé(e) à l’alto ?
  • Continuez-vous à jouer du violon ?
  • Pouvez-vous résumer brièvement votre parcours musical (vos études antérieures et actuelles) ? cahotique
  • Quelle est votre ambition par rapport à l’alto (loisir, enseignement, orchestre, soliste, chambriste) ? Un peu tout ça, mais on pourrait ajouter « compositeur ».
  • Quelles sont vos principales difficultés par rapport à l’alto ? La justesse
  • Quelles sont vos pièces préférées ? Bach et le répertoire contemporain
  • Avec quelles méthodes travaillez-vous (cahiers de gammes, d’études ou de technique) ? Quand j'étais petit j'ai travaillé avec les exercices et études de Mazas, Carse, Sevcik et consorts. Aujourd'hui j'invente des exercices adaptés en fonction du répertoire que je travaille.
  • Quelle importance accordez-vous à la musique de chambre ? Primordiale
  • Quels sont vos altistes de référence ? Gérard Caussé, Pierre-Henri Xuereb, Antoine Tamestit, Arnaud Thorette, Vincent Royer
  • Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour devenir un bon altiste ? Un petit grain de folie et une bonne dose de masochisme
  • Que pensez-vous du répertoire de l’alto ? Il n'est pas très étendu mais plus moderne et plus varié que celui du violon.
  • Une grande partie du répertoire pour alto est constituée de pièces issues des XXe et XXIe siècle. Êtes-vous ouvert(e) à ce type de musique ? On peut dire que oui.
  • Quels sont, selon vous, les altistes les plus médiatisés aujourd’hui ? Yuri Bashmet, Tabea Zimmermann, Kim Kashkashian, Nobuko Imaï
  • Selon vous, pourquoi l’alto n’est-il pas connu du grand public ? Et pourquoi le serait-il ? L'alto c'est comme le ski, ça deviendra moins bien quand ça se sera démocratisé.
  • « Les altistes sont des violonistes ratés ». Que pensez-vous de ce cliché ? Quelles sont les raisons pour lesquelles les violonistes passent à l’alto ? On peut dire que ce sont plutôt les violonistes qui sont des altistes ratés, car ils ne connaissent pas la clé d'Ut 3, tandis que la plupart des altistes savent jouer du violon.
  • Selon vous, quelles sont les principales différences entre l’alto et le violon ? Comme l'écrivait Ligeti dans la notice de sa sonate pour alto, techniquement c'est juste une quinte qui sépare le violon et l'alto, mais en réalité c'est tout un univers.
  • Pensez-vous qu’il y a un état d’esprit propre à l’alto ? Si oui, comment pourriez-vous le caractériser ? Les altistes ont souvent un rôle modeste voire ingrat, celui du lien indispensable mais discret entre les violons et les violoncelles et contrebasses. L'état d'esprit d'un altiste épanoui est donc celui d'un musicien qui n'aime pas se mettre au premier plan mais qui se réjouit de partager des émotions musicales avec les autres musiciens comme avec le public. Dans les orchestres, les altistes sont souvent réputés plus ouverts et sympathiques, moins obsédés par la hiérarchie que les violons (super-soliste, 2e soliste, chef d'attaque, 2e chef d'attaque, etc). Cet état d'esprit se manifeste aussi dans les traditions comme les « blagues d'altistes » qui montrent une grande capacité à la bonhommie et à l'auto-dérision. Les altistes sont souvent appréciés de leurs pairs, et particulièrement ceux d'entre eux qui jouent juste et en mesure, car il en existe malgré tout ce qu'on a pu dire !
  • L’alto est souvent présenté comme un instrument intimiste, loin de la virtuosité d’esbroufe. Qu’en pensez-vous ? Cette réputation tient peut-être autant au répertoire qu'à l'instrument lui-même. Le répertoire des concertos pour violon et pour violoncelle s'est constitué principalement au XIXe siècle, époque de Paganini, Liszt, où l'étalage de la virtuosité du soliste était dans le goût du public. Les concertos pour alto, écrits au XXe siècle, semblent moins valoriser la virtuosité pour elle-même, et transmettre des sentiments d'une façon moins extravertie, avec un lyrisme plus paradoxal. Le timbre de l'alto, plus sombre que celui du violon, plus fragile que celui du violoncelle, convient bien à cette évolution. D'après l'écrivain Richard Millet, l'alto est élégiaque par nature, c'est l'instrument qui peut faire entendre « la voix des morts ». Mais le répertoire moderne pour alto comprend également des pièces très virtuoses comme la Sequenza de Berio. Et d'autres qui exploitent sa voix un peu rauque dans des pièces au caractère rocailleux et archaïsant. Et encore d'autres qui jouent à l'auto-dérision avec ce gros violon mal dimensionné, au son étrange et ambigu. Par delà les clichés de l'instrument « intimiste » au son « voilé », qui conviendraient sans doute mieux à la viole d'amour, la personnalité de l'alto est donc multiple et difficile à définir, ce qui fait d'ailleurs tout son charme.
  • Selon vous, où se situe la notion de virtuosité à l’alto ? À partir de la troisième position ?

lundi 11 janvier 2010

Contrebasse volée

Nous interrompons nos programmes habituels pour retransmettre l'information du vol d'une contrebasse dont voici le signalement:

  • Tête de lion
  • Cinq cordes
  • Étiquette apocryphe "Gand 1869" 
  • Vernis rouge sombre
(voir les photos ci-dessous). Nous avons déjà évoqué dans ce journal à quel point le vol d'un instrument de musique (et spécialement d'un instrument à cordes) est pour la victime une perte irréparable, sans commune mesure avec le maigre bénéfice que fournira la revente de l'instrument (quand on arrive à le revendre, ce qui est de moins en moins facile aujourd'hui car les luthiers ont organisé des réseaux européens de lutte contre le vol). Quoi qu'il en soit, ceux qui auraient des informations sur cet instrument sont invités à contacter Pierre FEYLER par courrier électronique.



samedi 9 janvier 2010

Faut-il jouer des transcriptions ?

Discussions informelles entres altistes lors de la pause d'une répétition d'orchestre. Qu'est-ce que tu joues en ce moment ? me demande un de mes camarades. La sonate de Franck. Je me suis bricolé un petit arrangement de derrière les fagots. Mais c'est pas bien du tout, de jouer des transcriptions d'oeuvres pour violon, me sermone-t-il. Il faut jouer des vraies oeuvres pour alto. Je regarde mon pote altiste une seconde et me rappelle que c'est un ex-violoniste qui est passé à l'alto après avoir échoué à son premier prix de violon. Il a le prosélytisme des nouveaux convertis. Mais ce serait se refuser un petit plaisir que de ne pas terminer la conversation par un petit mat en trois coups:

- Dis-moi, tu as bien joué la sonate Arpeggione de Schubert ?

- Oui.

- Mais dis-moi-dis-moi c'est une transcription, ça dis-donc ?

- Certes, mais l'arpeggione n'existe plus !

- Et tu joues aussi les deux sonates de Brahms (écrites pour clarinette au départ, NDLR) ?

- Oui. Mais c'est Brahms lui-même qui a fait la transcription donc c'est autorisé (sic)

- Ah ! je vois je vois. Et tu joues aussi les sonates et partitas de Bach pour violon seul ?

- Oui, bien sûr.

- Comment ça, bien sûr ? (échec et mat) C'est une transcription, et elle n'est pas de Bach !

- Oui, mais c'est différent, tout le monde le fait (re-sic).

La transcription musicale est une histoire d'écriture comme la traduction d'un poème d'une langue dans une autre. Certains pensent que les qualités d'un poème ne peuvent s'apprécier que dans la langue originale, mais de nombreux poètes, en traduisant avec goût et avec style l'oeuvre de leurs pairs, leur ont donné tort. Est-ce que pour autant on peut transcrire n'importe quelle pièce pour n'importe quelle formation ? Pour moi, l'intérêt d'une transcription musicale doit s'apprécier au cas par cas. Ainsi, la sonate en La majeur pour violon et piano de César Franck s'accommode très bien de voir le violon remplacé par un autre instrument mélodique, comme la flûte, la clarinette, ou l'alto. Jacqueline Du Pré a enregistré une superbe version de cette sonate au violoncelle. Par contre, on n'imaginerait pas remplacer le piano par un autre instrument (orgue, clavecin, cymbalum ou celesta) ni même par l'orchestre. Car l'écriture est éminemment pianistique, tant par la technique que par la sonorité.

Un autre exemple: il ne m'est jamais venu à l'esprit de jouer à l'alto la sonate pour violon et piano de Maurice Ravel. Cette sonate utilise de manière trop spécifique le son, la tessiture, le caractère, la technique du violon. Cette magnifique sonate est de manière définitive l'apanage des violonistes. En revanche, remplacer le piano par un petit ensemble orchestral pourrait donner de très belles choses. De ce point de vue la sonate de Ravel est donc l'exact opposé de celle de Franck.

Remarquons que les compositeurs ont toujours pratiqué la transcription et la ré-instrumentation, sur leurs oeuvres et sur celles des autres. Les exemples sont trop nombreux pour qu'on se fatigue à en donner, mais on décernera tout de même la médaille d'or à Franz Liszt pour ses innombrables réductions au piano et orchestrations qui sont des modèles du genre.

La transcription est aussi une question d'interprétation. Un chanteur baryton peut-il chanter une mélodie écrite pour soprano ? Dans ce cas, doit-il la transposer ? La réponse dépend du style et de la technique vocale de l'interprète autant que de l'oeuvre.

Une bonne transcription musicale, tout comme une bonne traduction littéraire, doit pouvoir s'apprécier en soi, comme si ça n'était pas une transcription. Ainsi on peut très bien se régaler à écouter les Tableaux d'une exposition dans l'orchestration de Ravel sans connaître la version originale, pour piano, de Moussorgsky. Ce critère est pour moi supérieur à celui de la fidélité note à note. Les romans dont la traduction est correcte mot à mot mais lourde à la lecture sont aussi pénibles à supporter que les orchestrations de pièce pour piano qui cherchent à reproduire la sonorité et la résonance d'un piano de manière trop exacte, au lieu d'utiliser les ressources des instruments de manière inventive et d'explorer des aspects que la pièce pour piano ne fait que suggérer.

En résumé, peut-on faire toutes les transcriptions qu'on veut ? Oui, bien sûr. Comment distinguer une bonne et une mauvaise transcription ? Lorsqu'on arrive à deviner que c'est une transcription (sans connaître l'original) alors c'est sans doute une mauvaise transcription. Comme un voleur habile, le musicien transcripteur doit savoir effacer toutes les traces se son passage...

jeudi 7 janvier 2010

Hindemith: adversus heresim Schoenbergis

Sur mon bureau parmi d'autres livres en ce moment: le Traité de Composition de Paul Hindemith, publié sous le titre The Craft of Musical Composition (et pas traduit en français à ma connaissance). Un livre dense et passionnant, pas facile à résumer.

L'opinion générale sur Hindemith est qu'après avoir été un casse-tout brise-tout expressionniste dans les années 1920, au point d'écrire Wie eine maschine (comme une machine) ou encore Tonschoenheit ist nebensache (la beauté du son est sans importance) sur certaines partitions, il s'est après son exil de 1936 replié sur des positions bien plus conservatrices. Son retour à la tonalité serait illustré par des oeuvres comme le Ludus Tonalis de 1937, cycle de 12 fugues pour piano séparées par des interludes ainsi que par ses ouvrages théoriques comme le traité de composition. L'examen attentif de l'oeuvre protéiforme et inclassable d'Hindemith, comme la lecture dudit traité de composition montrent que la réalité est plus complexe.

Le jeune Hindemith produit simultanément, et à une vitesse étonnante, les partitions les plus diverses, pour toutes les formations musicales et dans tous les styles: tantôt post-romantique, tantôt expressionniste, tantôt ironique ou grinçant, comme ce Wohltempierte Ragtime op. 21 qui accommode un des thème de fugue de Bach à la sauce de la musique de variété de l'époque. Sa boulimie et son exploration tous azimuts le rendent particulièrement inclassable durant les quinze premières années, allemandes, de sa carrière. Une chose est sûre: dès 1922 il a été assez tôt reconnu comme un des grands compositeurs de son temps, avec Die junge Magd, la Kammermusik n°1, puis le premier Quatuor. Et il a été une figure majeure de la nouvelle musique allemande dans les dix années qui ont suivi.

Son traité de composition a pris forme entre 1935 et 1939, période difficile de sa vie. Les nazis qui depuis 1933 avaient interdit ses concerts (il jouait en trio avec deux musiciens juifs), critiqué violemment sa musique "dégénérée", et multiplié les vexations, ont fini par l'interdire tout à fait. Le soutien de nombreux musiciens dont Furtwängler qui créa son bel opéra Mathis der Mahler en 1935 à Berlin n'y changea rien. Il quitte l'Allemange début 1937, vit en suisse et voyage aux Etats-Unis. Pour bêtes et méchantes qu'elles soient, les attaques des nazis ont peut-être laissé des traces chez le musicien souvent enclin au doute, qui s'était fréquemment posé la question "jusqu'où ?" concernant la musique d'avant-garde, qui avait le souci d'écrire une musique qui reste accessible aux amateurs, bien que n'ayant rien de facile ni dans l'écriture ni dans l'exécution.

C'est dans cette période difficile qu'Hindemith a éprouvé le besoin de réfléchir aux fondations de son art, et d'écrire un traité qui englobe et explique à la fois l'héritage musical des trois siècles précédent et le premier tiers du vingtième siècle. Y trouve-t-on des positions conservatrices ? Oui, en un sens. Hindemith définit la consonance comme une force naturelle et universelle semblable à la gravitation. Un compositeur peut et doit utiliser la dialectique entre consonance et dissonance pour renforcer l'expression; mais une émancipation complète de la dissonance comme celle offerte par la série de Schoenberg ne peut selon Hindemith qu'être parfaitement artificielle. Une hérésie, en quelque sorte (d'où le titre de ce billet, allusion, les fins lettrés l'auront compris, à Irénée de Lyon).

En tant qu'altiste du quatuor Amar, Hindemith a créé les bagatelles op. 9 de Webern, et consacré un concert entier à Schoenberg, à l'occasion des 50 ans du maître viennois. Ayant également fréquenté Alban Berg,il connaissait donc la musique de la seconde école de Vienne mieux que tous ses contemporains. Il a également défendu la musique de Schreker, Krenek, Bartok, Kodaly et bien d'autres, qu'il a donné en concert comme altiste ou chef d'orchestre. S'il a tourné le dos à la série dodécaphonique, c'est donc en connaissance de cause, et non par ignorance ou par frilosité.

Un autre aspect décevant du traité d'Hindemith est la partie consacré à l'acoustique, qui est clairement incomplète et rendu obsolète par les progrès spectaculaires de la musique électronique, concrète, spectrale et de l'informatique musicale depuis 1945.

Mais plutôt que se focaliser sur ce qu'il n'inclut pas, on peut considérer ce que ce traité offre de radicalement nouveau par rapport aux traités d'harmonie tonale. Des quatre piliers de la musique tonale tels que j'ai essayé de les définir récemment (la tonique, les gammes, les accord parfaits, le total chromatique), il n'en garde que trois, délaissant les gamme diatonique à 7 sons. Par ailleurs il abolit la différence entre majeur et mineur. La tonalité de Do selon Hindemith comporte 12 sons, qui ne sont pas égaux: ils sont classés selon leur degré de consonance et de dissonance par rapport au ton principal. Curieusement, Hindemith met le triton à part (Fa #) et traite les 10 notes restantes par paires (quarte / quinte, tierces / sixtes, secondes / septièmes). Basé sur ce qu'on sait aujourd'hui de la consonance auditive, j'aurais plutôt placé le triton comme plus dissonance que les tierces / sixtes et moins que les secondes / septièmes.

Par ailleurs Hindemith propose une méthode pour isoler le ton principal d'un accord et une classification des accords en plusieurs groupes. Ces groupes contiennent les accords parfaits et les septièmes mais aussi deux groupes qui permettent d'inclure n'importe quel aggrégat de sons dans la théorie. Dans tonalité élargie, n'importe quel accord est possible, mais tous les accords ne sont pas équivalents pour autant. On peut juger bizarre la distinction opérée par Hindemith entre les accords qui contiennent un triton et ceux qui n'en contiennent pas, et regretter l'absence de l'analyse des divisions symétriques de l'octave, que Messiaen a exploité quelques années plus tard de manière si fructueuse.

Cependant, avec ses forces et ses limites, la théorie d'Hindemith offre un cadre qui permet d'analyser quasiment toute la musique écrite de 1900 à 1945, qu'elle soit signée Strawinsky Bartok, Janacek, Debussy ou Schoenberg. C'est dire tout son intérêt et sa portée. La dernière partie du livre, qui analyse plusieurs chefs-d'oeuvres, permet de voir enfin les concepts à l'oeuvre, et montre toute la pertinence du système. Si ses limites sont sans doute trop étroites pour expliquer la musique d'aujourd'hui, le traité de composition d'Hindemith demeure une lecture passionnante et incontournable. Révolutionnaire, conservateur ou les deux ? Homme de tous les paradoxes, Hindemith partageait en tout cas avec Schoenberg la folle ambition de fournir des fondations neuves à toute la musique occidentale.

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